GVC 14-18

Le service de la garde des voies de communication en France pendant la Première Guerre mondiale

œuvre complète :

SOUVENIRS D'UN G.V.C.
par
Auguste BESSET   1914 – 1915

CHALON-SUR-SAONE imprimerie BALANDRA & ROYER 1923


                                  Notes :

Transcription intégrale de  l'ouvrage avec sa pagination d'origine.

De futurs articles compléteront cette publication :

- un portrait de l'auteur, "Qui était le lieutenant BESSET ?"

- un commentaire à propos de ce texte, "Autour de - Souvenirs d'un G.V.C.-"

- le plan d'organisation de la "Section E" à la mobilisation

des notes dans cette marge, en regard du texte correspondant, apporteront des précisions ou des renvois vers les articles en lien avec ce texte.


AUX SOUS-OFFICIERS

CAPORAUX

ET SOLDATS G.V.C.

DE LA SECTION E

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Je dédie ces souvenirs qui sont aussi les leurs.

       

A. BESSET,                      

Lieutenant Commandant la Section E.

1914-1915.                       


AU LECTEUR

POUR SERVIR DE PREFACE

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                Ami Lecteur,

    Avant d'ouvrir ce petit livre, daigne jeter un regard sur son modeste titre. Après l'avoir lu, si tu as encore l'espoir d'y trouver de brillants faits d'armes, rejette-le bien vite, car tu serais déçu.

    Je ne te ferai pas l'injure de croire que tu ignores ce que fut un G.V.C. durant la grande guerre. Mais si, en général, on sait que ce soldat des classes anciennes gardait des voies de communication pendant la mobilisation, ce que l'on sait moins, c'est la vie, pendant des mois et des mois, de ce brave homme qui, dès les premiers jours, avait quitté brusquement sa famille et ses affaires pour garder les lignes où allait passer tout l'espoir de la France.

    Pendant des mois, pendant l'été, pendant l'hiver, le G.V.C. vivra en communauté, dans des postes installés à la hâte, quelquefois sous la tente au milieu des forêts, affrontant toutes les intempéries avec un bourgeron et un pantalon de toile qu'il doit à la libéralité du corps dont il fait partie. Quand l'hiver sera passé il touchera des effets plus chauds.


VI

    Quand le prix des vivres sera encore abordable, il touchera une indemnité journalière de 2fr.50. Quand les denrées nécessaires à son alimentation auront doublé de prix, il ne touchera plus qu'un franc cinquante. Pourquoi ? Mystère !

    Tout cela il l'acceptera avec philosophie, gardant toujours les voies, prévenant quelques accidents, étant lui-même quelquefois, hélas ! victime de la brutale locomotive.

    De temps en temps, il aura la permission d'aller dans sa famille, revoir le pays où il a laissé des moissons à rentrer, des vendanges à faire.

    Ce rôle du G.V.C., tout modeste qu'il soit, à côté des grands faits d'armes si fréquents pendant la grande guerre, mérite néanmoins d'être fixé. Il n'est pas de menus faits négligeables pour l'histoire complète d'une époque.

    C'est pourquoi nous avons pensé qu'il serait intéressant de publier les souvenirs d'un G.V.C., malgré son rôle modeste, mais dont l'utilité n'est pas contestable.

A.B.       

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SOUVENIRS D'UN G.V.C.

Par Auguste BESSET

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    Nous sommes en juillet 1914.

    L'été a enfin pris possession de son domaine et la pluie a consenti à faire place à ce beau soleil des étés bourguignons venant pour dorer nos immenses plaines de blé et sucrer le jus vermeil de nos côteaux.

    A part celle de la vigne, en grande partie détruite par les maladies cryptogamiques, les récoltes sont belles. Les gens, que rien n'attriste, ont une figure sereine, et la saison des fêtes annuelles bat son plein.

    Cependant, malgré ces apparences de calme parfait, un certain malaise plane sur les populations. Ce malaise, d'abord indécis, s'est soudain accentué dans le monde des affaires, à la lecture des informations, venant de sources étrangères de certains journaux. Des gens, se disant bien informés, nous annonçaient la guerre à bref délais.

    « Mon  vieux, me  disait  familièrement  mon ami le  Docteur G. VARIOT, médecin des Hôpitaux  de  Paris,  ayant  des  relations  dans  le monde diplomatique, et  pour  le moment en   villégiature à     Remigny,   nous   allons   avoir   la


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guerre. Nous l'avons échappé belle au moment d'Agadir, mais l'attentat de Sarajevo va servir de prétexte à un déclanchement général. L'Autriche déclare la guerre à la Serbie ; la Russie ne la laissera pas faire ; la France marchera avec la Russie, et l'Allemagne profitant d'une occasion qu'elle aura sans doute suscitée, déclarera la guerre à la fois à la France et à la Russie. »

    A vrai dire, ces prévisions me troublaient profondément. Je ne pouvais croire encore que les hommes de ma génération reverraient ce qu'adolescents, ils avaient vu en 1870. Cependant, d'intuition, je sentais une Allemagne prête à toutes les agressions, avec ses coffres pleins, ses arsenaux aussi et ses millions de soldats exercés à fond par un militarisme tout puissant, habitué à voir tout plier devant lui. Qu'elle forme de déclaration de guerre emploierait-elle ?

    L'attaque brusquée sans nul doute.

    De notre côté, je voyais une armée bien organisée sans doute, sur laquelle les idées antimilitaristes n'avaient pas eu de prise, mais inférieure en nombre et surtout en matériel de guerre pour lequel les crédits nécessaires étaient accordés parcimonieusement par les Chambres, la majorité de nos représentants ne croyant pas à la possibilité d'une guerre qu'ils étaient sûr de ne pas déclarer.

    Des  esprits  clairvoyants  venaient,  après  des efforts  inouïs,  de  faire  aboutir  la  loi de trois ans  sur   laquelle   s'étaient   faites  les  élections


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législatives et à laquelle s'étaient montrés hostiles les partis avancés.

    Le grand leader socialiste, qui venait de disparaître victime d'un lâche attentat, déclarait à chaque discussion sur le budget de l'armée, que l'Allemagne ne songeait à attaquer personne, que les socialistes allemands apporteraient, le cas échéant, leur poids dans la balance. Il connaissait mal l'âme teutonne et encore moins les socialistes allemands, dont il paraissait se rendre garant parce qu'il les avait frôlés en des Congrès où ils se gardaient bien d'exprimer leurs réelles idées. Ils nous le firent voir plus tard.

    C'est sous ces impressions, de plus en plus pénibles, prenant de plus en plus une forme tangible, que nous arrivons au 29 juillet.


*
*   *

    Ce jour-là, mon ami le Docteur VARIOT me disait : « Si tu veux, nous irons demain conduire mon fils à Lons-le-Saunier. »

    Le jeune G. VARIOT, élève de l'Ecole de Médecine navale de Bordeaux, devait, d'après la nouvelle loi, passer deux mois dans un régiment d'infanterie de l'intérieur ; or, pour cela, on lui avait désigné le 44e de ligne en garnison dans le chef-lieu du Jura. Il fut convenu que nous partirions le lendemain de bonne heure en auto afin d'arriver à Lons-le-Saunier pour déjeuner avec le très sympathique préfet du Jura, M. Jules GUILLEMAUT, un ancien élève du docteur.

30 juillet 1914 :
- les corps de couverture du Nord-Est sont autorisés à acheter ou louer les animaux nécessaires aux unités d'infanterie - décision de mise en place partielle de la couverture sans appel de réserviste : les troupes de couverture faisant mouvement par voie de terre gagneront leurs emplacements de combat en restant à 10 kilomètres en deçà de la frontière - les troupes de couverture faisant mouvement par voie ferrée doivent être tenues prêtes à embarquer

31 juillet 1914 :
ordre de départ des troupes de couverture

Concernant les dispositions prises dans les jours précédant la mobilisation générale  voir l'article : LA MOBILISATION DES GVC 31 juillet, 1er août 1914

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    La journée s'annonçait belle ; notre Brazier, conduite par un chauffeur expérimenté, filait admirablement sur nos belles routes de Bresse.

    A onze heures juste, nous stoppions sur la place de Lons-le-Saunier, au pied de la statue du Général Lecourbe, si célèbre par son admirable défense des défilés suisses.

    Là, un curieux spectacle nous attendait.

    Le Préfet s'entretenait au milieu de la place avec un groupe d'officiers ; des corvées militaires affairées circulaient partout, coiffées du képi à l'enveloppe bleue, signe d'un départ prochain. Bientôt, nous apprenons que le régiment ne peut recevoir le nouvel arrivant car il part dans la journée pour une manoeuvre...du côté de Belfort. « En réalité, nous confie le médecin à quatre galons, c'est la guerre, et nous partons définitivement ; tenez, de ce pas, je vais fermer ma maison. » Le Préfet ne croit pas encore à la mobilisation générale, pas un ordre précis n'est encore parvenu. Intérieurement, je suis de son avis et je ne puis croire encore à une telle précipitation des événements. Mais il faut bien se résoudre à constater qu'il se passe quelque chose de décisif.

    Le regretté Docteur CHAPUIS, député de Lons-le-Saunier, mort depuis, vient à son tour demander quelques renseignements ; une inquiétude,  qui croîtra  d'heure  en heure, est peinte sur les visages ; cela fait que l'on s'éternise en longs conciliabules, de sorte que nous déjeunerons  un  peu  plus  tard  dans  la   superbe

Le 44ème régiment d'infanterie est un régiment de couverture.

Selon son journal de marche et des opérations (JMO) conservé au Service Historique de la Défense (SHD) sous la cote 26N 632/1  consultable ici sur le site Mémoire des Hommes :
l'Etat-Major ainsi que les 1er et 3ème bataillons sont à Lons-le-Saunier, le 44ème RI reçoit l'ordre d'effectuer un exercice complet de mobilisation comportant l'achat des chevaux des 2 échelons, à partir de 5 heures du matin le 31 juillet, puis à 18h à cette même date, le colonel reçoit le télégramme "faites partir troupes de couverture", celles-ci partent en deux trains et débarquent à Belfort dans la journée du 1er août.
BESSET assiste le 30 juillet aux préparatifs de "l'exercice de mobilisation" annoncé pour le lendemain dès 5 heures du matin.

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propriété du Docteur VAGNIOT, un autre élève du Docteur VARIOT.

    C'est un moment de trêve aux préoccupations de la journée. La charmante maîtresse de maison, aussi incrédule que moi sur la guerre proche, s'évertue à nous faire oublier les pénibles minutes d'angoisse que nous vivons : on parle de pêche sur les superbes lacs du Jura. Hélas ! bien des mois s'écouleront avant que les eaux de ces lacs fameux ne reflètent la silhouette de l'un de nous, avant que leurs poissons savoureux ne viennent mordre à nos appâts.

    Dans l'après-midi, rien de changé comme nouvelles. Le 44e de ligne part au milieu d'une affluence de parents et d'amis qui pressentent ce qu'il y a de grave dans ce départ. Mais la journée s'avance et nous devons rentrer ; nous laissons provisoirement notre jeune élève médecin sous l'égide de M. le Préfet qui l'embarquera le cas échéant.

    Les faits qui nous ont frappé au chef-lieu du Jura ne sont pas encore parvenus aux populations que nous traversons ; les cultivateurs sarclent leurs immenses champs de pommes de terre et de maïs ; où seront-il demain, pour la plupart ?

    Et il y a quelque chose de pénible, à savoir ce que tous ces braves gens ignorent encore, eux qui, dans quelques jours, dans quelques jours, quitteront   cette   famille  qui  les  entoure  pour  se   disperser   sur   tous   les  fronts  de  batailles,








Chalon : il s'agit ici de Chalon-sur-Saône

Selon son journal de marche et des opérations (JMO) conservé au Service Historique de la Défense (SHD) sous la cote 26N 645/1  consultable ici sur le site Mémoire des Hommes :
le 56ème régiment d'infanterie caserné à Chalon-sur-Saône a embarqué le 6 août 1914 par trois trains l'ayant conduit en Meurthe-et-Moselle.

Les chefs de corps absents ont été rappelés dès le 25 juillet 1914 sans nouvelle permission sauf cas de force majeure ;
26 juillet : ordre de surseoir aux déplacements de troupes projetés - suspension des autorisations d'absence pour les officiers de troupe - rappel des officiers en permission
28 juillet : rappel des permissionnaires des corps d'armée de l'intérieur - renvoi vers leurs garnisons respectives des troupes de l'intérieur en déplacement et dont le rapatriement doit s'effectuer par voie de terre, ordre d'embarquement aux troupes de l'intérieur dont le rapatriement est prévu par voie ferrée.

Lorsqu'il passe à Chalon-sur-Saône le 31 juillet, toutes ces dispositions ont déjà été prises depuis plusieurs jours, expliquant pourquoi BESSET y décrit le 56ème RI comme étant "sous les armes".

Concernant les dispositions prises dans les jours précédant la mobilisation générale  voir l'article : LA MOBILISATION DES GVC 31 juillet, 1er août 1914

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opposant leurs corps au brutal envahisseur violant le sol de la Patrie.

    A Louhans, nous saluons en passant la très respectable famille GUILLEMAUT ; lui, aussi, le Sénateur, est inquiet ; un de ces fils est en train de s'équiper pour partir. Puis nous filons sur Chalon. Là, le 56e est sous les armes, attendant l'ordre ; une sorte d'effervescence règne sur la ville. En route, nous causons. Le docteur croit de plus en plus la guerre imminente ; moi je ne suis pas encore persuadé, et pourtant à l'heure où nous causons, les convocations nous concernant sont en route. A l'arrivée, nous nous quittons en nous disant : à demain ; nous ne devions plus nous revoir que quelques mois après (1).

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*   *

    Quelques centaines de kilomètres dans la journée, même  en  auto, prédisposent à goûter un  sommeil réparateur.  Le lendemain, samedi 1er  août,  à  six  heures  du   matin,  je   somnolais

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    (1)  Le Docteur VARIOT, au cours de cette guerre dont nous ne soupçonnions pas la durée, sera frappé doublement dans ses plus chères affections. Son fils Henri VARIOT, né en 1897, s'engageait dès le mois de juillet 1915 dans l'aéronautique, cette arme d'élite exerçant sur lui une véritable attraction. Cité quatre fois à l'ordre du jour, il succombait le 19 janvier 1918, après un combat héroïque livré à 3.000 mètres de hauteur et qui dura plus de 5 minutes, contre les six avions allemands qui l'encerclaient.

        Son frère, le médecin de marine Gaston VARIOT, né en 1894, succombait à son tour le 16 septembre 1918, à l'Hôpital de Brest, en donnant ses soins aux malades lors de la terrible épidémie de grippe infectieuse. Laissons parler le médecin général de la marine DUVAL qui prononça les paroles suivantes devant la tombe de cette victime du devoir :

        « Promu de 1913, dix-huit mois de front de guerre, une campagne sur le croiseur « Waldeck-Rousseau », son retour hospitalier à Brest. Telles sont les mémorables étapes de cette brève carrière si pleine d'espérances, que la mort devait briser.

        « Le 19 janvier 1918, Henri VARIOT, son frère cadet, aviateur, quatre fois cité, tombait en Champagne, dans un héroïque combat engagé contre six avions allemands. Il repose là-bas.

        « Gaston VARIOT, l'aîné, succombe à son tour au front de l'épidémie meurtrière. Il achève dans un geste d'une beauté cruelle, la valeur magnifique du sacrifice d'une famille française qui a donné ses deux fils à la France. »

Concernant la procédure de mobilisation des GVC voir l'article : LA MOBILISATION DES GVC 31 juillet, 1er août 1914

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encore lorsque j'entendis vaguement le facteur rural qui me dessert dire : « Voici une carte pour M. BESSET ». Brusquement, les événements de la veille me revinrent : je sautai au bas du lit, et bientôt, je me trouvai, sans émotion je dois le dire, devant un bout de carton m'invitant à partir, sans délai, pour un exercice de garde des voies de communications avec résidence à Verdun-sur-le-Doubs.

    Cette résidence n'était pas une surprise pour moi, je savais depuis longtemps qu'en cas de mobilisation, je devais rallier la gare de Verdun comme chef de la section E des G.V.C., section de 50 kilomètres, qui commençait à Corpeau (Côte d'Or), pour finir à Authumes sur les limites du Jura.

    Lorsque je reçus ce carton, j'allais avoir 59 ans ;  la  garde  des  voies  n'avait  plus de secrets  pour  moi  :  j'avais accompli, dans les huit  dernières  années, cinq périodes d'instruction  et  je  me disais toujours : « Quand la


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guerre viendra, si je ne suis pas trop vieux, il faudra que ce que j'ai appris serve à quelque chose ». Or, je ne me sentais pas trop vieux pour faire mon devoir, et c'est pourquoi, ce même samedi 1er août, à deux heures de l'après-midi, j'étais à mon poste, quelques heures avant la publication de la grande mobilisation.

    A toutes les stations, j'avais vu une foule anxieuse, avide de nouvelles, mais de nouvelles point. C'était le calme plat qui précède les grandes tempêtes ; mais, dans quelques heures, que d'émotions et que de larmes allaient couler.

    J'examinai, au passage, ces physionomies si tranquilles hier, si inquiètes aujourd'hui. Quel contraste ! Nul ne se doutait en me voyant que j'étais une des premières manifestations d'une mobilisation générale qui, demain, allait les emporter dans son immense tourbillon.

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*   *

    La contrée de Verdun n'était pas inconnue pour moi ; je connaissais depuis l'enfance ce chef-lieu de canton ; chaque année, j'y revenais en qualité de membre du Conseil de révision ; j'y revenais encore, avec quelques amis, pour y déguster sa fameuse pauchouse. C'est une petite ville paisible, un passé glorieux, mais un peu délaissée depuis que les chemins de fer ont fait tomber sa marine et ses marchés jadis très importants.


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    Au beau temps de sa marine, elle était prospère et les auberges nombreuses ; nombreux aussi étaient les amateurs de ce petit vin blanc récolté sur le côteau de Bragny et qui rendait le coeur gai. Comme les Portugais, les Verdunois avaient la réputation d'être gais. C'était le bon temps chanté par leur compatriote FERTHIAULT, ce doux poète qui aimait tant sa petite patrie et qui vient de mourir centenaire.

    La gare de Verdun avait son aspect paisible habituel. Je laissai filer le train et je me présentai au chef de gare qui n'était autre que le sympathique M. ROTIVEL, que j'avais connu autrefois chef de gare à Demigny, une gare de ma section où des attaches familiales me faisaient débarquer souvent. « Mais alors, me dit-il, c'est donc vrai, nous allons avoir la mobilisation ».__ « Ça ne l'est pas encore, lui dis-je, car je suis convoqué pour un exercice de garde, mais je crois que la journée ne se passera pas sans que le tambour ait parlé ». __ « A ce moment, je vous demanderai le pli cacheté que vous avez en votre possession et qui m'est destiné ». Puis je lui demandai si je pourrais trouver un logis à proximité de la gare où désormais, je devais toujours être présent, moi ou mon adjoint. Complaisamment il m'indiqua un petit hôtel ayant pour enseigne « Buffet de la Gare ». J'y trouvai une propriétaire très émotionnée par les bruits de la guerre ; elle ne parlait rien moins que de fermer sa maison et de partir.  Où ?  Elle  n'en  savait  rien.  Mais, bientôt, 


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Mme ROBLIN revint à une meilleure compréhension de la situation et, je me hâte de dire que, dans la suite, je n'eus qu'à me louer des bons soins dont nous fûmes l'objet, mes compagnons et moi.

    Il me restait à trouver une chambre ; spontanément, Mme ROTIVEL m'en offrit une avec une telle bonne grâce que j'acceptai. Là aussi, chez M. et Mme ROTIVEL, je trouvais une hospitalité bienveillante à laquelle je ne saurais trop rendre un hommage reconnaissant.

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*   *

    L'après-midi fut splendide. Quelques Verdunois au visage inquiet allaient et venaient dans la gare, en quête de nouvelles. Des buveurs, sous les arbres du buffet, commentaient les événements. A la surface, tout paraissait tranquille, mais cette apparence devait durer peu de temps.

    Soudain, entre quatre et cinq heures, le tambour résonne, le moment est solennel.

    Des gendarmes entrent en coup de vent dans la gare et en deux coups de pinceau collent intérieurement et extérieurement les affiches au drapeaux tricolore, puis sautent en auto pour aller plus loin. Les cloches de Gergy, Allerey, Bragny, Verdun, Ciel, St-Maurice-en-Rivière, sonnent en même temps le tocsin.

    C'est  vraiment  une  minute  émouvante, et je ne  puis  m'empêcher  de  penser  à  l'émotion  du chef  de  l'Etat  qui vient d'apposer sa signature au  bas  de  cet  ordre dont les conséquences sont  encore  inconnues,  mais  qui  est un arrêt de


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mort pour tant d'enfants de la France. Ce que l'ont sait, c'est que demain 28 classes seront en route pour la frontière menacée.

    Aussitôt, tout travail cesse ; les routes se couvrent de piétons ; le ronflement des machines à battre le blé a cessé, les attelages sont dételés.

    Les travailleurs de la terre sont soudain grisés d'une ivresse factice qui, pour quelques-uns, deviendra réelle sur la fin de la journée.

    Je suis toujours seul, attendant les événements ou, pour mieux dire, les convoyeurs du 10e de ligne qui, bientôt apparaîtront, accompagnant les équipements de mes postes.

    J'ai rompu le cachet du pli refermé depuis des années dans le coffre-fort du chef de gare.

    Ma section se compose de 20 postes, échelonnés sur le territoire de 9 communes et comptera jusqu'à 520 hommes, c'est à dire plus de deux compagnies sur pied de guerre, échelonnées, je l'ai déjà dit, sur 50 kilomètres de ligne ; cette longueur promet bien des difficultés à surmonter, mais nous sommes là pour cela.

    A la tombée de la nuit, je vois le premier de mes chefs de poste : c'est l'honorable instituteur de Ciel, M. THÉVENIN, qui vient se mettre à ma disposition. Je lui donne le sage conseil de rentrer dormir chez lui et de revenir le lendemain 2 août.

    La soirée est tiède. Je reste longtemps sous les  arbres,  car  je  sens  que  je ne pourrai dormir.   Ah !  Ce  Kaiser  qui  n'a   pas   hésité   à


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jeter dans la mêlée des millions d'hommes pour satisfaire son ambition ! Quel monstre !

    Et ces Allemands qui vont le suivre ! On sent déjà de quelles atrocités ils peuvent se rendre coupables, chauffés à blanc par un pangermanisme outré.

    Et pendant que les trains commencent à passer sans discontinuer sur la ligne de Gray, je pense à mes hommes en route pour rejoindre leurs postes ; je les vois dans la nuit, arpentant les routes avec leur maigre bagage, se reconnaissant, se groupant par postes et s'orientant pour les trouver. Ces pensées me font jeter sur le papier ces quelques vers où les lecteurs auront la bonté de n'y voir que l'intention.

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Nuit du 1er au 2 août 1914.

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    Dans la nuit sombre, des hommes cheminent
            Où vont-ils ainsi ?
    Pourquoi ont-ils quitté leurs chaumines ?
            Leurs familles aussi.

    C'est que le soir le tambour a parlé,
            Les cloches ont sonné
    Alors, brusquement, ils ont tout quitté
            Cela sans raisonner.

    Ils vont où la Patrie les appelle,
            Ils vont au Devoir,
    C'est fini, plus d'intestines querelles,
            Rien que de l'espoir.


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    Ils arrivent à la station,
            A eux désignée,
    Où de longs mois ils feront faction,
    Où ils seront consignés.

    Un képi usé, un vieux bourgeron
            Composera leur costume.
    Pas moyen de faire le fanfaron
            Comme de coutume.

    Dès demain ils garderont
            Les voies ferrées,
    Alors que leurs cadets passeront
            Allant aux armées.

    Car c'est la mobilisation,
            C'est la France entière,
    Qui va répondre à l'agression,
            de la Germanie altière.

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    Enfin, à minuit, arrivent les convoyeurs d'Auxonne ; ils laissent à Verdun le matériel de trois postes ; les autres filent jusqu'à leur destination. Des gardes arrivent aussi, isolément, et m'abordent pour me demander des ordres : mais il faut attendre le jour qui ne tardera pas à paraitre.

*
*   *

    Aux premières lueurs du jour, je m'enquiers si mes chefs de poste, ayant leur destination à la gare de Verdun, sont présents ; ils sont là, ainsi que deux chefs de groupe, les sous-officiers Goiffon et Laville. Nous commençons à équiper nos hommes au fur et à mesure qu'ils arrivent, en l'absence de tout contrôle.


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    A mesure qu'ils sont équipés, les hommes gagnent les postes qui leurs sont indiqués sur leurs ordres d'appel. Ce travail nous occupe jusqu'à dix heures. A cette heure, je vois arriver mon adjoint, le maréchal-des-logis chef PINETTE, un compatriote de Fontaines-lès-Chalon, qui habite Dijon. Il arrive, ignorant quelles sont ses attributions ; je le renseigne en lui disant qu'étant mon second, il ne me quittera plus. Il est parti de Dijon ce matin sans revoir sa famille et a quelques regrets de cela. Je le rassure en lui disant que les jours suivants il pourra retourner à Dijon, s'il le veut, chercher quelques effets indispensables.

    Nous causions de tout cela, assis sur un banc de la gare, quand j'aperçois venant à nous, mon neveu le Docteur G. BAUDRAND, qui a voulu me voir avant de partir lui-même pour son hôpital temporaire de Bourges. Venu en auto, il déjeune avec nous, mais veut absolument manger une pauchouse. Nous trouvons la pauchouse désirée et nous déjeunons sous les arbres. Autour de nous c'est un mouvement croissant. Croît aussi le nombre de verres que remplit la déesse verte, ce qui n'est pas sans me causer une certaine inquiétude qui se dissipera dans quelques jours et pour cause.

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*   *

    Mon   adjoint,   qui   a  quitté  sa  famille  sans  trop   savoir  où  il  allait,  voudrait  bien  retourner


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chez lui chercher le strict nécessaire. Il part avec mon neveu dans l'espoir d'avoir à Chagny un train qui le mènera à Dijon pour revenir de suite. J'y vois d'autant moins d'inconvénient qu'en réalité notre service ne peut guère fonctionner complètement que le lendemain 3 août, quelques heures avant le grand exode des trains conduisant nos armées à la frontière.

    Resté seul encore une fois, je me mets à penser à la terrible responsabilité qu'assurent les potentats qui déchaînent ce terrible fléau qu'est la guerre. Ce que sera cette guerre, servie par une civilisation et une science ayant poussé si loin l'art de la destruction, nul ne le sait encore. Ah ! Le mot du vieux Plaute sera donc éternellement vrai : «  L'homme est un loup pour l'homme ». Dans quelques jours il sera justifié encore une fois de plus.

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*   *

    Assez avant dans la soirée, une auto ronfle sur la place de la gare. J'en vois descendre mon adjoint et mon compatriote et ami Louis ROPION. Et voici ce qu'ils me content. C'est un vrai tour de force bien à la hauteur des événements. Louis ROPION est chef de poste à Demigny : il y fait la rencontre du Docteur BAUDRAND qui conduit PINETTE à Chagny ; ROPION leur dit : « Mais si vous voulez, je mène M. PINETTE à Dijon et le ramènerai ce soir à Verdun ».  La  proposition est


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acceptée et l'on file sur Dijon. PINETTE s'équipe, embrasse sa famille, et l'on met le cap sur Verdun. De plus, l'ami ROPION se met à ma disposition avec son auto pour le service de la section. J'accepte d'autant plus volontiers que je n'étais pas sans inquiétude sur la façon dont j'installerai mes 20 postes . J'envoie à Demigny un sous-officier de Chamilly, qui ne demande pas mieux ; grâce à ce procédé, je pourrai visiter mes postes comme le prescrit le règlement.

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*   *

    Lundi, 3 août. ___ J'assiste à un spectacle d'une émotion intense, comme certainement on n'en a pas beaucoup dans sa vie.

Les réservistes de Verdun et des communes voisines arrivent à la gare précédés de tambours et escortés de leurs femmes et de leurs enfants. Ils chantent la « Marseillaise » et ce chant entendu en un pareil moment vous émeut jusqu'aux larmes. L'émotion grandit jusqu'au départ du train. Que de larmes ! Et ces enfants qui pleurent sans trop savoir pourquoi, en voyant pleurer les autres ! S'ils devinaient ?

    Le train part au milieu d'adieux déchirants ! Il est parti, laissant la gare vide sur laquelle planera jusqu'au soir une morne tristesse.

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*   *

    Mais il faut songer au service. Je file avec ROPION   sur  Demigny  où   je   fais   changer  un


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poste trop éloigné de la ligne : je l'installe au château de Mimande, où un local est mis gracieusement à notre disposition par Mme de VAUBLANC ; un autre est sous la tente, au milieu de la forêt de la Meilleroy ; je l'installe aux fermes de la Forge et je prends contact avec M. le Maire de Saint-Loup, afin d'assurer nos réquisitions, nos hommes devant être nourris par les communes les dix premiers jours de la mobilisation : à ce moment, nos postes sont au complet.

    De là, nous filons sur Saint-Bonnet-en-Bresse, où se trouve le poste 14, un des plus importants de la section en raison de la bifurcation. Là, les trains militaires se succèdent de quarts d'heure en quarts d'heure et c'est un spectacle inoubliable.

    L'enthousiasme des régiments qui partent ne peut se décrire. Les machines disparaissent sous les drapeaux. Les wagons sous les fleurs. Partout des inscriptions et des dessins à la craie : un des plus fréquents est une tête de cochon coiffée d'un casque, au bas : « Guillaume ».

    J'avais vu, en août 1870, l'enthousiasme indiscipliné de la vieille armée ; des soldats ivres que l'on laissait descendre et qui, refusant de remonter, mettaient les trains en retard . Aujourd'hui, rien de tout cela : on sent sent que c'est la nation entière qui se rend aux frontières au chant de la « Marseillaise ». Nulle note discordante    ;    dans    les    arrêts,     personne


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ne descend. Et les trains se succèdent sans à-coup, sans interruption.

    C'est le commencement de cette admirable mobilisation qui restera la gloire de nos grandes compagnies de cheins de fer. Nos gardes ont pris leur service, qu'ils accomplissent scrupuleusement. Les lignes sont bien gardées...

    A Saint-Bonnet-en-Bresse, j'ai pour chef de groupe le sympathique maire de Navilly, Jules JACOB, un des gros industriels de la région ; il a pour second un compatriote de Chassagne-Montrachet, Auguste MOREAU. Avec ces deux collaborateurs, je suis tranquille sur le bon fonctionnement du 3e groupe de la section, le plus important.

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*   *

LE CHEF DE POSTE

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    Hier, il était aux champs,
            ou bien à l'atelier.
    Devin, peut-être était-il marchand,
            Ou fin hôtelier.

    Peut-être était-il notaire,
            ou bien architecte ;
    Peut-être aussi magister
            ou fouilleur de pandectes.

    Aujourd'hui, sous l'uniforme,
            C'est un vrai poilu,
    Depuis qu'un vieux képi difforme
            Coiffe son chef velu.


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    Il vient d'équiper ses hommes
            Qui, grâce au bon convoyeur,
    Sont vêtus de loques informes
            Bonnes pour le crieur.

    Mais sous ces bourgerons antiques
            Battent de vrais coeurs
    Qui jamais ne connaîtrons la panique,
            Infâme fille de la peur.

    Pendant de longs mois d'attente,
            Ils coucheront sur la paille
    Ayant pour demeure une tente,
            Vaille que vaille.

    Chaque jour ils feront patrouille,
            Sans jamais grogner,
    Pendant que leur chef se débrouille
            Pour les substanter.

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    Les journaux nous apportent les nouvelles concernant les premières hostilités.

    Pendant que le fourbe Von Schoen assurait le gouvernement français des intentions pacifiques de son gouvernement, celui-ci envoyait des partis de cavalerie jusqu'à 12 kilomètres sur le sol français, envahissait le Luxembourg, violait la frontière belge. Mais la Belgique se met en état de défense, nos troupes franchissent la frontière d'Alsace et marchent sur Mulhouse.

    Par contre, les journaux allemands racontent que notre pays est en pleine révolution ; que le Président  de  la  République  est  assassiné. Tout  cela  est  bien  dans  la  manière  allemande,


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dont la presse ne cessera, pendant toute cette guerre, de répandre des nouvelles dans lesquelles l'avantage sera toujours de son côté, de façon à impressionner favorablement les neutres.

    Au cours d'une de mes visites de postes, on me raconte que, peu de temps avant la guerre, un marinier allemand montrait au maire d'une commune riveraine de la Saône son ordre de mobilisation par lequel il était convoqué à Nancy le troisième jour de la mobilisation ; d'autres, paraît-il, étaient convoqués à Dijon le huitième jour. Ces détails font voir avec quels soins et quelle confiances dans leurs armes, les Allemands avaient préparé leur attaque brusquée ; mais leurs calculs se trouvèrent faux, comme nous devions le voir dans la suite.

    Les trains militaires continuent à passer ; toujours le même enthousiasme et la même admirable dscipline ; les wagons sont toujours fleuris, les locomotives pavoisées.

    Dans quelques jours, nous reverrons passer ces trains vides avec leurs inscriptions et leurs fleurs fanées, mais où sont les occupants ?

    C'est le moment du passage intense, nos hommes comprenant leur devoir, font bonne garde ; les patrouilles circulent sans interruption et sont constamment reliées entre elles.

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*   *


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LA PATROUILLE

Août 1914

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    Lentement, ils s'en vont deux par deux
            Sous la rafale qui passe,
    Scrutant les ténèbres devant eux,
            Comme s'ils étaient en chasse.

    Au loin, la ligne s'allonge,
            Pénètre dans les bois,
    A travers lesquels leurs regards plongent
            Avec un peu d'effroi.

    C'est qu'à chaque pas peut surgir
            L'affreux bandit teuton,
    Rampant, prêt à agir,
            Faisant sauter un pont.

    Quelle pensée soutient ces hommes,
            Veillant à la sécurité des voies,
    Car c'est une besogne en somme
            Qui met le coeur en désarroi.

    Ils pensent à la Patrie en deuil
            Si terriblement menacée,
    A leurs familles, à leurs seuils,
            Et la ligne sera bien gardée.

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    Lors de la création du service de la garde des voies de communications, on ne s'inquiéta pas assez de l'inconvénient qu'il y avait à mettre à la tête des subdivisions des officiers âgés qui, l'heure de la seconde retraite sonnée, passaient la main à un autre qui, lui-même, restait peu de temps en place. C'est ainsi que pour ma part, j'en vit   défiler   une  demi-douzaine  dans  le  service,


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interprétant chacun à leur façon, faute de temps pour les approfondir, des règlements cependant admirablement mis au point.

    Cet inconvénient, peu important en temps de paix, devenait réel en temps de guerre. C'est ainsi que nous avons pu recevoir dans nos sections destinées exclusivement par nos consignes spéciales déposées dans les gares, à la garde des voies ferrées, de nouveaux ordres nous enjoignant de négliger ces consignes, pour garder les routes aux passages à niveau dans le but de contrôler les passeports des voyageurs en auto. Mais alors, que devenait la consigne décachetée par le chef de section le premier jour, lui ordonnant d'avoir à fournir un nombre de patrouilles de tel kilomètre à tel kilomètre. Ces ordres contraires, anéantissant en partie les vraies consignes, eurent pour premier résultat d'égarer les chefs de poste, sur le parcours desquels se trouvaient des passages à niveau, et qui immobilisèrent leurs hommes à ces passages. Pendant ce temps, les patrouilles ne circulaient plus sur le périmètre dévolu à leurs postes et, comme résultat, on pouvait craindre des incidents très graves. Il fallut que les chefs de section, connaissant leurs règlements, fissent cesser cet état de chose, car, en somme, il était facile si l'on voulait garder les routes, de confier cette garde à des postes spéciaux sans désorganiser la garde des voies ferrées.

    Disons aussi de suite, et cela sans amère critique,    que   mes  collègues   et  moi  nous   ne


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trouvâmes pas à la subdivision cette autorité paternelle qu'espéraient rencontrer des hommes qui depuis des années ne devaient plus rien à la Patrie, mais qui étaient restés par simple patriotisme.

    Une fausse interprétation des règlements qui, plus tard, devint une règle, fut d'obliger les chefs de section à faire 150 kilomètres pour aller au siège de la subdivision toucher la solde, cela tous les cinq jours, et quelquefois sous le plus fallacieux des prétextes.

    Or, il est dit en toutes lettres, dans les règlements, que le chef de section ne doit s'absenter du siège qui lui a été désigné que pour inspecter ses postes. D'autre part, il est dit que les subdivisions elles-mêmes, doivent apporter aux sections l'argent de la solde.

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*   *

    Le cinquième jour de la mobilisation, je reçois pour la première fois la visite de M. le Commandant MOURLOT, adjoint au chef de la Subdivision d'Auxonne, qui comprend six sections. Le Commandant MOURLOT est un Inspecteur des Eaux et Forêts duquel nous n'aurons qu'à nous louer tant qu'il restera dans le service. Très actif, il montrera plus tard un courage à la hauteur des Malheurs qui le frapperont : il aura un fils blessé et un autre prisonnier. Lui-même, en décembre, partira à la tête   d'un   bataillon   territorial  pour  le  front   où il    restera    un    an    ;     puis,  appelé   par   son


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administration, il rentrera dans les forêts mises en exploitation.

    Il sera remplacé par le capitaine PERRUSSON qui, en février 1916, deviendra le commandant du service de garde et fera exécuter les règlements avec une autorité et une bonté paternelle dont tout son personnel gardera un souvenir reconnaissant.

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*   *

    Le sixième jour, je vais au poste 20 à Authumes, qui est le point extrême de ma section. Plus loin, ce sont les postes de Neublans qui appartiennent à la 7e région.

    Le pays est plat, avec des fermes isolées au milieu de champs immenses, bordés de haies vives et limités par des bois.

    Nous traversons une période d'orages ; il pleut la journée, il pleut la nuit et nos hommes, vêtus de leurs bourgerons, sont surpris par cette température. Les malades commencent à affluer ; les uns vraiment malades, d'autres avec l'espoir qu'on les enverra quelques jours finir leurs moissons.

*
*   *

    Je lance le deuxième bon de réquisition, cela ne va pas tout seul ; de grosses communes n'ont qu'un poste à alimenter pendant que de petites communes, ayant peu de ressources, en ont jusqu'à trois, c'est à dire 75 à 80 hommes à alimenter ; de là récrimination des maires qui, malgré cela, font preuve du plus grand patriotisme.


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    Peu à peu, notre service s'équilibre ; les postes s'organisent tant au point de vue de la cuisine que du coucher : quelques défectuosités nous sont signalées par les chefs de groupe, et nous faisons évacuer quelques locaux dont l'occupation de longue durée laisse à désirer.

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*   *

    Le dix-neuvième jour, il passe un train complet de prisonniers civils provenant de l'Alsace ; ce sont des fonctionnaires allemands qui se sont rendus coupables de méfaits sérieux envers nos troupes. Ce train est complété de gens de tout acabit, pillards de champs de bataille pris en Alsace et trouvés en possessions d'argent et de bijoux ; parmi eux, des femmes au visage effronté et auxquelles on ne saurait donner une nationalité bien définie. Tout ce monde paraît fort étonné d'être pris et transporté au loin. En effet, ce n'était pas dans leur programme, on le sut plus tard : on sut que certaines habitations alsaciennes, occupées par des Allemands, étaient machinées et pourvues de téléphones pour prévenir leurs compatriotes de la présence des Français. Et comme nous les regardions, cherchant à deviner leur mentalité, ils nous criaient leur dépit avec un fort accent tudesque : « mais nous ne sommes cependant pas des loups ni des ours ! » L'histoire nous dira qu'ils étaient plutôt des tigres altérés de sang.


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    Le vingtième jour, je suis informé qu'à 4 heures de l'après-midi stationnerait en gare un train complet de prisonniers pris dans les combats d'Alsace, en tout 574 hommes et 14 officiers, escortés par des hommes du 98e territorial. Lorsque le train stoppe à l'heure dite, les baies des wagons se garnissent de têtes coiffées de toques grises qui leur donne à toutes un air de ressemblance ; figures allongées, bardes rares ; ce sont des Badois de la Landwehr.

    A peine le train arrêté, ils demandent à descendre pour un besoin urgent et bientôt nous assistons, bien que j'en ai prévenu à l'avance les dames présentes, à un lamentable défilé, peu odorant, du reste : le train entier exhale une odeur pestilentielle ; il pourra être « à désinfecter à l'arrivée ».

    Je cause avec un prisonnier parlant français. Il est, me dit-il, industriel à Mannheim et faisait beaucoup d'affaires en France (parbleu, made in Germany). « Votre Kaiser, lui dis-je, en déclarant la guerre ne s'est guère occupé de cela ».__ « c'est son entourage, me dit-il, qui l'a poussé à la guerre ».__ « Allons donc ! Lui dis-je, voilà quarante ans que vous vous préparez ; en tout cas vous le suivez bien, votre Kaiser ».__ « Il faut bien, dit-il, au moindre signe de rebellion, nous sommes fusillés ».__ « Etes-vous fâchés d'être prisonnier ? » __ « Non, me dit-il, au contraire, j'ai beaucoup d'amis en France et je regretterais d'être  obligé  de   les   combattre ».  Le motif qu'il


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donne est sujet à caution ; en réalité, il semble heureux d'en avoir fini avec la campagne et de ne plus courir aucun risque.

    Le train se remet en marche, et un des officiers, jusqu'ici silencieux, me crie au passage : « on se reverra ! » Parole que, sans doute, il voulut rendre menaçante, mais qui ne l'était guère en ce moment.

    Et la vision de ce train empesté, qui fuyait maintenant vers Allerey, me suggère les mauvais vers suivants :

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*   *

    Les avez-vous vus les Boches
    Avec leurs faces allongées,
    Leur tenue plutôt moche
    Et leurs bottes éculées ?

    Sur leurs visages était peinte
    Une sorte d'anxiété,
    Peut-être n'était-ce qu'une feinte
    Pour implorer notre pité.

    Du train entier s'échappait
    Une odeur pestilentielle
    Et pour y rester il fallait
    Etre abandonné du ciel.

    C'était le cas, malheureusement,
    De nos bons territoriaux
    Qui escortaient en ce moment
    Ces lamentables bestiaux.

    Le train stoppe ; il s'arrête ;
    Tout autour, c'est la verdure ;
    Aussitôt cet amas de têtes
    Veut descendre de voiture,


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    Du geste ils implorent leurs gardiens,
    Un à un ils vont à l'écart,
    Tenant leur culotte à la main,
    Offrant l'aspect de tristes lascars,

    Et, au plus grand scandale
    Des dames de la localité,
    Venues pour voir ces vandales,
    Ils lâchent leurs incongruités.

    Ce matin nous apprenons que, dans la nuit, un fort tamponnement a eu lieu entre les gares d'Ecuelles et d'Allerey. Heureusement que les dégâts, quoique importants, ne sont que matériels : un train de marchandises qui attendait des signaux pour entrer en gare d'Allerey avait été tamponné par un autre également de marchandises. Les wagons culbutés furent vite déblayés et dans la journée la voie était de nouveau libre. Pendant ce laps de temps, les trains passent par Verdun et Saint-Bonnet.

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*   *

    Nous découvrons, PINETTE et moi, dans nos sous-officiers de réserve à la gare, un parfait secrétaire-comptable dans la personne d'un employé de banque de Beaune, DESCHAMPS, qui, jusqu'au départ de la classe 1892, assurera la comptabilité de la section avec la plus parfaite régularité et le plus grand dévouement.

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*   *

    Le vingt-deuxième jour, je visite le groupe de Demigny, à la tête duquel sont les sous-officiers GUICHARD    et    CUREZ    ;    le     premier,    un


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Beaunois qui, plus tard, aura son fils tué au champ d'honneur ; le second, un compatriote de Rully , tous deux pleins de dévouement et auxquels nous adressons nos félicitations pour les services qu'ils rendaient. Puis je file sur Chagny et suis tout étonné de voir la ville pavoisée ; on me dit que c'est en l'honneur de la prise de Mulhouse. Je regrette presque cet enthousiasme, car les renseignements qui commencèrent à arriver font prévoir l'évacuation de cette ville par nos troupes et la retraite après Sarrebourg et Morhange, où nos régiments régionaux ont perdu la majeure partie de leurs effectifs.

    A partir de cette date, nous voyons passer les premiers trains de blessés, ce qui impressionne douloureusement les populations.

    Le grand passage se fait à Saint-Bonnet-en-Bresse où les trains se succèdent, admirablement organisés. Sur la ligne de Gray à Allerey, les trains sanitaires sont nombreux et les habitants des communes s'empressent d'apporter à nos malheureux blessés tout ce qu'ils jugent leur être nécessaire ; quelquefois, le but est dépassé et les médecins sont obligés d'intervenir. L'effet produit sur les populations par les trains de blessés est désastreux ; les femmes surtout sont fortement impressionnées et cette superbe organisation semble tourner au désavantage de l'oeuvre elle-même ; en 1870 on n'avait pas vu ces évacuations pour la simple raison que rien n'avait été organisé pour cela.


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    Des convois de prisonniers continuent à passer ; les boches paraissent très fiers de la curiosité dont ils sont l'objet et jettent aux enfants des boutons d'uniforme et des menues monnaies de nickel.

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    Nous sommes au vingt-troisième jour de la mobilisation et les Commissions de ravitaillement semblent déployer la plus grande activité ; à la gare ce ne sont que wagons de foin et de paille que chargent des hommes mobilisés pour cela, pendant que des troupeaux de boeufs sont dirigés à pied sur Chalon.

    Depuis le 12, nos postes ont cessé de vivre sur bons de réquisitions, nos hommes touchent 2fr.50 par jour, les sous-officiers 3fr.50. Les marchés très approvisionnés manquent d'acheteurs ; on a un beau poulet pour 1 fr., une cage de six cochons de lait pour 25 francs.

    Ainsi nos hommes vivent dans une abondance que beaucoup d'entre eux n'ont jamais connue, mais cela ne durera pas longtemps. Notre paye se fait tous les cinq jours, pendant ce laps de temps, le montant de la paye de la section s'élève à 6,556 francs, que nous allons toucher à Auxonne. C'est donc 40.000 francs par mois que nous allons coûter à la France pour garder 50 kilomètres de voies. Il est vrai que, dans quelques mois, alors que les vivres seront plus chers, l'allocation journalière sera abaissée à 1 fr.50.

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    La grande bataille de Charleroi est engagée, mais les nouvelles manquent. Sur nos lignes, les trains de troupes ont cessé pour faire place à de nombreux convois d'approvisionnement. En gare d'Allerey, les trains de blessés se succèdent venant de Gray ; ce sont des blessés des affaires de Sarrebourg et de Dieuze ; les Allemands occupent, dit-on, Lunéville. Le soir du vingt-troisième jour , nous voyons passer un bataillon du 256e de ligne venant de Chalon.

    A cette date, je reçoit une dépêche m'ordonnant de faire garder les routes aux passages à niveau, des autos montés par des Allemands déguisés en officiers français étant signalés. Ces nouveaux ordres jettent la perturbation dans notre service ; c'est la négation des consignes que nous avons trouvées dans les plis cachetés, nous ordonnant de garder les voies ferrées, rien que les voies ferrées, et non les routes qui auraient dû être gardées par des postes spéciaux ayant des hommes capables de s'assurer de l'identité des passeports qu'on leur présenterait. La consigne de chacun de nos postes était indiquée d'une façon précise avec le nombre de patrouilles qu'ils devaient fourni . Or, devons-nous nous en tenir à ces consignes ou laisser celles-ci pour garder les routes ? Pour moi, je m'en tiens à nos règlements que je n'abandonnerai que sur des ordres précis et écrits. J'avais raison, car, quelques jours après, une  circulaire  émanant  du commandement de la 


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8e région nous ordonnait de nous en tenir à nos consignes purement et simplement. Il y avait donc eu, quelque part, une fausse interprétation de nos règlements.

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*   *

    La bataille est engagée en Belgique depuis quelques jours ; ce sera la bataille de Charleroi dont l'issue livre aux Allemands la frontière de la France. C'est de là qu'ils essayeront de descendre sur Paris par les trois vallées de la Somme, de l'Aisne et de la Marne.

    Anxieusement nous attendons des nouvelles et à cause de cela, les journées sont maussades et longues ; elles sont cependant belles et chaudes, tellement chaudes, qu'à cette date, à 10 heures du soir, un violent orage se déchaîne ; sur l'immense plaine de Bresse ce ne sont qu'éclairs fulgurants avec un roulement de tonnerre qui ne discontinue plus. J'apprends le lendemain que la grêle est tombées en abondance dans la vallée de la Dheune et que ce qui restait de la récolte du vignoble était en grande partie perdu ; c'est une calamité de plus qui vient s'ajouter aux autres, mais ces autres sont tellement grandes que celle-ci passe inaperçue même pour les plus intéressés.

    C'est le moment, grâce à l'ami ROPION et à son auto que je visite le plus fréquemment mes postes ; nous allons de Chagny à Pierre, quelquefois par de fortes chaleurs ; c'est le moment  de  tenir  notre  monde  en  haleine,   car


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il y a parmi nos hommes un peu de déconvenue, la majeure partie ne pensant pas que leur garde durerait si longtemps.

    Dès le premier jour, ils ont laissé des moissons inachevées, des grains non battus. Dans le pays vignoble, les vendanges s'approchent. Hélas ! Ils ne sont pas au bout et leur patience devra subir une rude épreuve.

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    Indépendamment des chefs de poste, j'ai avec moi, en gare de Verdun, une dizaine de sous-officiers de toutes armes, qui, à vrai dire, seraient aussi bien dans leurs foyers en attendant un emploi plus sérieux. Ce sont des sous-officiers dits de remplacement. Ils se sont constitués en popote, touchent leurs 3 fr.50, et passent leurs journées à chercher une ombre bienfaisante leur permettant de faire d'interminables parties de manilles. Dans quelques temps, ils s'éparpilleront pour marcher avec leurs classes et leurs armes respectives.

    Cette fin de mois d'août est particulièrement angoissante. Après Charleroi, les Allemands débordant ont franchi la frontière. On les signale dans l'Aisne. Si nos armées, qui servent de pivot en Lorraine, sont débordées, c'est l'invasion.

    Déjà on prend des précautions ; nous voyons passer le haras de Besançon que l'on dirige sur la Bretagne ; à Dijon, on est sur le point d'évacuer les   hôpitaux.    Je    me   demande    quelquefois


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ce que nous ferons, nous les gardes, en cas d'avance de l'ennemi. Mal armés, pas équipé, nous n'aurons d'autre ressources que de rallier nos troupes et combattre avec elles.

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*   *

    Le premier mois de guerre se termine sur une note peu rassurante pour l'avenir ; et cependant les Russes ont franchi l'Oder. Le mardi 1er septembre, il fait un temps superbe, je vois décroître le nombre de mes malades. Les nouvelles que nous recevons sont toujours vagues, rien de précis ni de décisif, mais les Allemands subissent des pertes énormes.

    En gare de Verdun, on continue à charger des montagnes de fourrage.

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*   *

    Le 2 septembre, nous apprenons le départ du gouvernement pour Bordeaux, nouvelle peu rassurante pour la sécurité de Paris. Nous partons pour Chagny avec ROPION pour, ensuite, nous rendre demain matin à Auxonne auprès de notre chef de service. A 7 heures du matin, nous partons par Beaune ; dans les bois de Corberon nous entrons dans un brouillard opaque qui nous empêche de voir à 10 mètres et qui nous accompagne jusqu'à Saint-Jean-de-Losne.

    A 9h30, nous étions en gare d'Auxonne,où, pour la première fois, je pris contact avec le chef de   notre  service.   Je  reconnus  en  lui  un ancien   lieutenant   du  10e   avec   lequel    j'avais


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fais des manoeuvres en 1883, constatation qui ne nous rajeunissait ni l'un ni l'autre. Disons de suite que je m'attendais dans cette entrevue à plus de cordialité, étant donné nos âges respectifs, qui nous auraient permis de rester dans nos foyers. En un mot, il me semblait que le patriotisme nous réunissait en ces douloureuses circonstances, un peu plus d'urbanité n'aurait pas été de trop. Du reste, voici notre conversation :

    « __Ah ! C'est vous le chef de la section E ? mais, dîtes donc, on ne vous voit pas souvent ?

    « __ Pardon, mon commandant, mais jusqu'ici, j'ai eu à m'occuper de l'organisation de ma section assez étendue ; de plus, je suis à 80 kilomètres d'Auxonne et s'il me fallait faire usage des trains, ce serait deux jours d'absence, ce que nos règlements ne permettent pas ». Ces explications sont accueillies assez froidement et, après quelques allusions à nos anciennes manoeuvres, sans que cela éveille en lui le moindre sentiment de sympathie, je le quittai avec l'intuition que nos relations futures se borneraient strictement aux affaires du service, constatation assez triste quand on marche à 59 ans, sans autre arrière-pensée que d'être un rouage infime dans cette grande tâche qui est la libération de la Patrie. Mais, laissons cette entrevue peu réconfortante, avec l'espoir qu'elle se renouvellera le moins souvent possible.

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*   *


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    Au retour, comme la matinée s'avance, nous déjeunons à Seurre, à l'Hôtel des Négociants, et là, je devais avoir une émotion, mais une émotion réconfortante.

    Une auto s'arrête devant l'hôtel. Avec mille précautions on en descend un blessé. Dans ce blessé je reconnais aussitôt le lieutenant-colonel BOURDON, commandant le 334e de ligne. Blessé gravement en Lorraine il fut évacué sur Gray et, au bout de quelques jours, se sentant mieux, il se rend à Mâcon pour être opéré. J'avais connu le colonel BOURDON pendant mes périodes au 60e territorial, alors qu'il était capitaine au 134e ; je l'avais revu à différents conseils de révision où j'étais appelé à siéger comme Conseiller d'Arrondissement.

    A son entrée dans la salle, soutenu par son médecin et son ordonnance, je fus très émotionné et me faisant connaître je demandai à lui serrer la main. Il me dit ses souffrances et l'espoir qu'il avait d'être bientôt débarrassé du projectile qui s'était logé près de la colonne vertébrale. Avec beaucoup de courage, il voulut se mettre à table avec les personnes qui l'accompagnaient et je pris congé de lui en lui souhaitant la fin de ses souffrances et un prompt rétablissement.

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*   *

    Le lendemain matin nous apprenons qu'un deuxième déraillement a eu lieu en gare d'Ecuelles, mais celui-ci est plus grave que le premier.    Peut-être   aurait-il   été   plus   sérieux


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sans le sang froid d'un de nos gardes qui voyant arriver le train tamponneur, tira deux coups de fusil pour avertir le mécanicien qui, étant donné le brouillard intense, ne voyait pas le train arrêté devant lui. Ce train comportait un certain nombre de bestiaux, mais peu de bêtes furent touchées. En revanche, un conducteur chef fut tué, seize convoyeurs furent furent plus ou moins grièvement blessés. Le coup de tampon avait été terrible, les wagons s'étaient empilés les uns sur les autres à la heuteur d'un deuxième étage ; il fallut démolir tout cela rapidement et rétablir la circulation ; pendant ce temps, tous les trains passaient par Verdun et Saint-Bonnet.

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    Nous savons que depuis plusieurs jours la bataille est engagées sur la Marne, mais nous manquons de renseignements. Le samedi, trente-cinquième jour, je paie mes chefs de poste et je commence à donner des permissions de cinq jours à raison du quart de l'effectif des postes.

    Le temps continue à être superbe, ce qui fait songer que les vendanges s'approchent et que les moyens de les mener à bien seront bien faibles. Cette question ne paraît guère inquiéter les habitants de la Bresse ; ils continuent à livrer leur foin, leur paille, leurs bestiaux, leurs cochons ; payés comptant, ils s'attardent en longues agapes et causeries bruyantes.  Ces  longues  théories de


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cochons qui, chaque jour, viennent se faire embarquer en protestant à peine, font penser à d'immenses réserves inépuisables ; mais tout s'épuise y compris les mines de saindoux, et bientôt nous verrons la pénurie s'accentuer et l'animal cher à Monselet, ne consentir à livrer sa savoureuse chair qu'à des prix inconnus jusqu'à ce jour.

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    Le trente-sixième jour, c'est un dimanche, et je puis aller à Chagny, que je n'ai guère revu depuis mon départ ; et cependant, à l'égal de bien d'autres, combien ma présence y serait nécessaire. Mes vignerons sont partis, déjà l'un d'eux est prisonnier ; ma jument de trait a été prise dès le premier jour, et me voilà à la veille des vendanges sans savoir comment je pourrais récolter ce que la grêle m'a laissé. J'en profite pour m'assurer les bons services de quelques vieux camarades, honnêtes retraités, qui me promettent de faire leur possible, ce qui me rassure un peu.

    On m'apprend que le général Pau est passé en auto semblant préparer en arrière de nouvelles lignes de résistance, ce qui est toujours peu rassurant. Qui sait si, sous peu, de grandes actions ne se dérouleront pas dans la massif du Morvan, si proche de nous, mais si propice à la défense.

    Le lundi, des troupes continuent à passer ; à Verdun, c'est un bataillon du 60e de Besançon et un du 44e de Lons-le-Saunier, tous deux à destination   des   Aubrayes   ;   là   ils   vont   sans


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doute bifurquer sur Montereau, mais ils l'ignorent. Le bruit court que les Allemands délaissant Paris tournent vers l'Est ; l'Est c'est nous.

    Mais ce mouvement est déjà un mouvement de recul. Le mardi, trente-huitième jour, une bonne dépêche annonce le succès de nos armées vers Coulomniers et la Ferté-Gaucher ; c'est le commencement de la victoire de la Marne. Pendant ce temps, l'armée de lorraine, le pivot, tient bon et assure le résultat final. Je reçois ce jour une lettre de mon ami, le Docteur VARIOT, qui me dit que Paris est tranquille sur l'issue de la lutte.

    On a l'impression que, comme leurs ancêtres les huns, les Allemands vont se faire battre dans les champs catalauniques. Plus tard, nous saurons qu'en raison de notre manque de munitions, la poursuite s'arrêtera et nos adversaires, inaugurant un nouveau mode de guerre, creuseront des tranchées et s'y incrusteront pour un temps que l'on ne peut prévoir.

    Ce matin du trente-neuvième jour, les bonnes nouvelles se confirment. Sur 230 kilomètres de large, les Allemands reculent, subissant des pertes énormes. Ce succès de nos armes ne produit pas sur les populations l'effet auquel on aurait dû s'attendre. La cause en est un laconisme des dépêches qui ne donnent pas l'impression exacte d'événements aussi considérables.

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    Le temps se met à la pluie, nous sommes obligés de stimuler un peu le zèle de nos hommes qui, avec leurs bourgerons de toile, sont constamment trempés. Il est évident que cet équipement sommaire n'était prévu que pour un laps de temps plutôt court ; mais selon les prévisions, nous sommes là pour des mois encore et il serait temps de songer à garantir nos hommes avec d'autres effets plus en rapport avec la saison qui s'avance à grands pas ; mais, pour le moment, il y a d'autres choses à faire que de s'occuper de nous.

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    La grande bataille touche à sa fin ; les bonnes dépêches se succèdent. Toute l'attention est portée sur notre armée qui, fidèle aux exhortations de son général, n'a pas reculé ; notre 75 fait des trouées énormes dans les rangs ennemis.

    Enfin, le quarante-troisième jour, une dépêche annonce une grande victoire de nos armées. Pendant 60 kilomètres de recul, c'est une véritable débandade des Allemands qui abandonnent un matériel considérable ; nous leur prenons 160 pièces de canon et une quantité de prisonniers ; tout cela couronné par un admirable ordre du jour du général Joffre. Après trois semaines de cauchemar, les visages sont moins tristes, mais ils ne peuvent être franchement joyeux  en  songeant  à  nos  pertes.   Pendant  ce


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temps, de nombreux trains d'approvisionnements continuent à passer sur nos lignes et, par leur nombre, on se plait à penser que les nôtres ne manquent de rien ; dans les estomacs des Boches autopsiés, on y trouve des betteraves crues mélangées de terre ; leur intendance avait fait défaut, espérant qu'ils vivraient grassement sur les provinces envahies, se préparant ainsi à une vie encore plus large dans la capitale. Pendant ce temps les Russes envahissent la Prusse orientale.

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    Le quarante-sixième jour, il passe à Verdun plusieurs wagons de médecins et d'infirmiers pris par les Allemands et rapatriés par Bâle. Contrairement aux droits internationaux, ils furent contraints de soigner les Boches ; on savait déjà que, pour eux, les traités sont des chiffons de papier.

    Le jeudi, quarante-septième jour, je vais à Chalon avec ROPION. Là je vois quelques amis que je n'avais pas vu depuis longtemps. Quelques-uns sont inquiets sur le sort des leurs dont ils n'ont pas reçu de nouvelles depuis un mois. La ville a changé d'aspect ; les terrasses des cafés sont vides, le mouvement est presque nul.

    Nous revenons par Chagny pour visiter les postes jusqu'à Verdun. Les communiqués du jour nous apprennent que les Allemands se retranchent sur la ligne de l'Aisne et dans l'Argonne   ;   c'est   le   commencement   de  cette


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longue guerre de tranchées qui durera peut-être plusieurs années, ce qu'à cette date on ignore.

    Des trains de troupe passent sans cesse à Saint-Bonnet et à Chagny ; ces troupes vont renforcer notre front pendant que les Hindous, passant par le Bourbonnais, vont se refaire refaire dans l'Orléannais avant de rejoindre le front anglais dans le Nord. Le bruit court que les Russes débarquent dans le Nord amenés par des bateaux anglais ; mais nous n'en avons pas fini avec les nouvelles de ce genre.

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Le garde X...ou les dangers de l'obésité en cas de guerre

    Quand sonna la mobilisation, il était vacher de sa commune.

    A cela, rien d'avilissant : « Soyez vacher, si c'est votre métier », a dit le poète. C'est-à-dire que, possédant la confiance de ces concitoyens, il avait pour fonction de conduire aux pâturages les nombreuses bêtes à cornes de l'important village que le destin lui avait assigné comme résidence sur cette terre de douleur. Il ne tirait du reste nul orgueil de cette situation de tout repos. Chaque jour, il embouchait sa toute de fer blanc, éveillant les échos d'alentour, en sonnant un vigoureux ranz des vaches de sa composition, faisant bondir autour de lui les jeunes génisses que tourmentaient les premiers effluves du printemps.


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    L'air pur des vastes prairies aiguisant son appétit servi par une nourriture aussi saine qu'abondante, cela et l'exemption de tout soucis faisait qu'il engraissait à vue d'oeil, et c'était là une de ses petites inquiétudes.

    Mais comment ne pas engraisser quand tout engraissait autour de lui ; il ne pouvait faire tache dans l'harmonieux tableau vivant qui, chaque jour, se déroulait dans les sinueuses rues du village. Le hasard du recrutement le fit rester comme G.V.C. Dans un poste de sa commune. Mais, comme il aurait pu être gradé dans la société des 100 kilos, où les grades s'acquièrent au poids, aucun des somptueux vêtements dus à la libéralité du régiment subdivisionnaire ne put s'adapter à son torse marmoréen. Le pauvre en était réduit à faire patrouille avec un pantalon se boutonnant à 30 centimètres de son nombril, laissant déborder un ventre que n'aurait pas désavoué feu Cambrinus ; son cou apoplectique ne peut supporter l'enserrement d'aucun col . Par la large ouverture de sa chemise il laisse voir une une poitrine puissante et velue comme un dessus de malle de député de la Creuse. Sur le tout, un vague gilet de toile noire qui, honteux d'être si petit sur un si vaste corps, essaye de se faire plus petit encore, et disparaît presque complètement derrière le dos.

    Sur le chef, un képi informe, ne couvrant que l'occiput et laissant vagabonder de folles mèches grisonnantes, qui n'avaient pas vu le ciseau régulateur    et    égalitaire   depuis    le    mariage


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de leur heureux possesseur. Comme l'autorité militaire, qui cependant doit tout prévoir, n'a pas prévu de ceinturons, pouvant encercler un semblable abdomen, le pauvre soldat improvisé est obligé de boucler le sien à la hauteur du thorax.

    L'heureux possesseur de toutes les beautés plastiques que nous venons d'énumérer, fier des avantages dont dama nature l'a gratifié, ne manque pas une occasion de les produire, c'est à dire de les mettre en évidence.

    Une de ses distractions est de venir parader devant les rares trains de voyageurs lorsque le passage de ceux-ci coïncide avec ses heures de patrouille. Il eut des succès mais, hélas ! Tout a une fin.

    Un jour __ jour fatal, jour abhorré __ qu'il plastronnait devant un train de voyageurs, tendant le jarret et faisant de l'oeil aux nombreuses compagnes de mobilisés allant voir leurs maris, il fit si bien qu'il attira l'attention d'un haut gradé de la gendarmerie, ce corps à tenue impeccable et dans lequel on ne rit jamais.

    A la vue du brave garde, le sang gaulois du haut gradé ne fit qu'un tour : « Quel est cet homme ? Clama-t-il par la portière de son wagon ? Et qui est son chef ? » __ « C'est moi, avança timidement le chef de groupe qui se trouvait là, » __ « Eh bien, vous aurez de mes nouvelles ! jeta le haut chef pendant que le train s'ébranlait ». « Le gendarme est sans pitié » a dit le maître Courteline, Quelques


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jours après, le chef de section recevait par la voie hiérarchique un long rapport conçu en termes indignés, flagellant comme elle le méritait la tenue peu militaire du pauvre garde qui, depuis la funeste entrevue, ne vivait plus. Dans sa candeur naïve, il se voyait gisant pour longtemps, peut-être pour toujours, sur la paille humide des cachots de la prévôté. En effet, le rapport draconien demandait une punition sévère pour lui et, comme si son auteur fut soudain pris d'une crise de générosité, pour son chef aussi, qui n'a jamais su expliquer pourquoi.

    C'est alors que le chef de section dut entrer en scène. En un contre-rapport, conçu en termes émus, qu'il sut trouver dans son coeur de père de ses G.V.C , il essaya de prouver que le pauvre garde n'était pas le seul coupable dans cette affaire ; l'Administration militaire n'avait pas prévu un cas semblable. Bref, l'affaire n'eut pas de suite. Son principal héros, grâce à l'ordinaire du poste, continua d'engraisser, mais on ne le revit plus paradant devant les trains ; du reste, sa chance habituelle voulut qu'il fit partie de la classe 1888 et il rentra avec celle-ci dans ses foyers.

    Depuis, la vue seule d'un képi plus ou moins galonné, lui donne le frisso, et, tout récemment, il avouait au pacifique garde-champêtre de la commune, cependant son ami, qu'il n'aimait plus le rencontrer depuis que la commune l'avait gratifié d'un beau képi noir galonné d'argent.


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    Pendant cette période, nos jours s'écoulent calmes et ternes ; pour seule distraction quelques avions passent sur nos têtes allant de Lyon à Dijon. Souvent un vent violent règne sur ces vastes plaines et vient se briser contre la gare, sur les quais de laquelle on ne peut se tenir. Pour donner une idée exacte de ce vent, je vais citer un exemple. Un jour, un convoi transportant des autos sur plate-forme et sérieusement amarrés, part de la gare d'Allerey se dirigeant sur Dôle. Au sortir du pont de Chauvort, il est assailli par un vent tellement violent qu'une auto brise ses amarres et est enlevée de son wagon comme un fétu de paille ; la voilà dans le talus, puis dans la prairie malgré les 1,800 kilos. Le train arrive en gare de Verdun et le sous-officier convoyeur, très impressionné par l'accident, veut absolument que le train s'arrête pour recharger et emmener l'auto vagabonde. On lui fait comprendre que cela est impossible et il se décide à rester seul pour recharger son auto. Je lui donne des hommes, on réquisitionne des boeufs et la machine est emmenée sans grande avarie sur la plate-forme que prit le train suivant.

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    Le dimanche, cinquantième jour, il passe au train de midi plusieurs wagons d'individus de tout acabit, conduits par les gendarmes ; ce sont des supects, des pillards, et quelques prisonniers allemands.  Dans  le  nombre  il y a des femmes à


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figure de romanichels et sur lesquelles on a trouvé de l'or ; parmi elles une fillette de 12 à 14 ans, à figure éveillée, qui, lorsqu'elle fut arrêtée, se mit à crier : « Vive la Prusse ! A bas la France ! » Toutes ces figures ne sont pas faites pour les recommander auprès des conseils de guerre, entre autres un type à chapeau melon et à faux-col qui a l'air assez inquiet.

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    Je suis convoqué au Conseil d'arrondissement le 22 septembre. A cette date, je vais à Chalon où je prend contact avec mes collègues et notre sympathique sous-préfet M. BAZIN. La session, en raison des événements, est peu chargée et, contrairement à notre vieille habitude, nous ne déjeunons pas en corps. A midi, je rentre à Verdun, avec ROPION, en passant par Gergy. L'après-midi, ROPION accomplit un véritable raid en conduisant le commandant MOURLOT à Saint-Amour ; ils partent à 4 heures, et à 8 heures j'entends ronfler l'auto. Le commandant va voir son fils blessé et hospitalisé à Albertville.

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    Les nouvelles continuent à être bonnes et nous semblons toujours gagner du terrain.

    Le lendemain, je suis à Chagny et pousse jusqu'à Cheilly afin de me rendre compte des méfaits de la grêle ; il ne reste plus rien et c'est une inquiétude de moins sur les moyens à employer pour vendanger.


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    Le jeudi, cinquante-quatrième jour, il fait un temps splendide ; le matin je visite mes postes de Chaudenay, Demigny et Saint-Loup ; l'après-midi, ceux de Toutenant et de Saint-Bonnet. Nous poussons jusqu'à Navilly où l'ami JACOB, notre chef de groupe à St-Bonnet, nous fait visiter ses établissements industriels.

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    Dans un coin de la salle à manger du maître, siège en une éternelle immobilité celui qui de son vivant, se rendit coupable de nombreux méfaits. Doué d'un instinct égalant presque l'intelligence humaine, il aurait pu vivre longtemps entouré de la considération de tous ceux qui le connaissaient. Son instinct sauvage qu'il devait à l'atavisme le perdit. Un jour qu'il traversait le Doubs à la nage, il avisa en abordant un paisible pêcheur à la ligne ; foncer sur lui, l'enlever comme un fétu de paille et l'envoyer rejoindre ceux qu'il espérait prendre traitreusement fut pour Gaspard l'affaire d'un instant. Ce fut son dernier exploit ; jugé et convaincu du crim de lèse-pêcheur, il fut condamné à mort et exécuté. C'est pourquoi il est là dans son coin, bien sage, car il est empaillé, mais il garde encore un aspect farouche ; sur son échine des soies se hérissent et ses défenses sont encore menaçantes. Il est presque inutile de dire maintenant à quelle race appartient Gaspard le sanglier de M. JACOB, dont on racontera encore longtemps les exploits sous le chaume.


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    Nous progressons toujours, disent les dépêches, mais faute de munitions sans doute, nous laissons les Allemands se retrancher, inaugurant ainsi une nouvelle manière de combattre, la rase campagne ne leur ayant pas réussi.

    A ce moment, on ne se doute guère qu'à ces retranchements nous serons obligés d'en apporter d'autres et que l'année 1916 trouvera les belligérants à la même place.

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    Je consacre le cinquante-cinquième jour à régler les affaires de la section, car, de jour en jour, la paperasse se complique ; les maires des communes que nous traversons se mettent aussi un peu de la partie. La plupart son inquiets sur le règlement des fournitures faites au début, et sur ces règlements ils demandent des explications que je ne puis pas toujours leur donner, n'étant pas dans les secrets de l'Intendance.

    Le dimanche, cinquante-septième jour, sera pour la trêve des vendanges et je vais à Chagny voir ce que font les braves gens qui ont bien voulu nous remplacer, mes vignerons et moi.

    A l'aller comme au retour, partout l'on vendange, tout le monde s'y met, les plus vieux comme les plus jeunes.  La  cueillette est presque


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terminée vu le peu de raisin ayant résisté, ce qui n'empêche pas, en rentrant, de trouver une dépêche me demandant le nombre de vignerons existant dans mes vingt postes, afin de leur accorder des permissions ; comme les célèbres carabiniers, ils arriveront...trop tard.

    A cette date, passe un train complet de mobilisés du Nord que l'on dirige sur Besançon ; ils nous disent ignorer ce que sont devenues leurs familles, et ce détail est navrant. Ce sont tous des hommes jeunes, provenant de Roubaix, de Lille et de Valenciennes. En lisant « Verdun » sur la gare, ils se croient à Verdun-sur-Meuse et demandent qu'on les équipe, se croyant près de l'ennemi.

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    La majeure partie du mois d'octobre se passe sans incident ; un roulement est établi dans nos postes dont les hommes vont en permission tous les cinq jours, ce qui leur permet de faire leurs semailles ; mais le temps se gâte, ce qui nous amène des malades. La vie redevient monotone pour tous. Chez notre hôtesse, à l'heure des repas, nous avons pour distraction la longue théorie des cultivateurs des environs qui viennent amener leurs produits en gare : foin, paille, grain, bestiaux, tout cela payé comptant par M. le Percepteur. L'argent abonde, les têtes s'échauffent, tout le monde veut parler à la fois sur le ton élevé particulier à cette région.  Pendant   3


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ou 4 heures, on resteà table, devisant, quitte ensuite à protester contre le prix cependant modeste auquel se monte leurs agapes.

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    Dans cette partie de la Bresse dont nous gardons les lignes, à part les communes, ce ne sont le plus souvent que des fermes isolées où il ne faut pas songer à faire nourrir nos postes, force est donc à ceux-ci de se constituer en popote avec un cuisinier.

    Dans ces conditions, vu la hausse constante des denrées alimentaires, il était de toute nécessité que nos hommes continuent à toucher l'allocation journalière de 2 fr. 50 qu'ils touchent depuis le début, alors que les vivres étaient à bon marché. De plus, l'hiver approche, nos patrouilleurs auront besoin de boissons chaudes et de sabots. Et voilà qu'il est question d'abaisser cette allocation à 1 fr. 50. Le moment est mal choisi et je demande qu'ils continuent à toucher au moins 2 francs. Ces tergiversations que l'on semble ériger en coutume demandent du temps et, dans l'intervalle, nous allons être obligé de lancer aux maires des communes de nouveaux bons de réquisition. Comment seront-ils reçus ? Les premiers ne sont pas encore payés et l'un d'eux, très âgé, nous informe déjà que s'il lui faut recommencer d'avoir les inconvénients des premiers jours, il donnera sa démission. Ce n'est pas précisément ce qu'il faut faire en ce moment critique.  Enfin,  au  moment  où  nos bons allaient


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partir, nous sommes informés que, dorénavant, nos hommes toucheront 1 fr.50 par jour, cela tous les dix jours ; les sous-officiers 2 fr. ; ce n'est pas la misère noire, mais elle la touche de près.

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    Soixante-quatorzième jour, journée de pluie complète, accompagnée de rafales, comme il nous a été donné déjà d'en éprouver en ce pays découvert. Nos patrouilles se font quand même, mais les hommes souffrent beaucoup, surtout la nuit, en raison de leur équipement plutôt rudimentaire. Quelques-uns font la tentative aussitôt réprimée d'arborer de vieux parapluies dénichés on ne sait où, mais dont le port est très dangereux, en ce qu'il empêche de voir et d'entendre. Et comme si ce mauvais temps en était la cause, brusquement je reçois la nouvelle qu'un de nos gardes du poste 20, à Authumes, a été surpris au cours de la nuit dernière pendant la patrouille par un train qui l'a tamponné et laissé mort sur la voie. C'est un père de famille du nom de Hautevelle, habitant la commune de Charrette. Ce pénible accident jette une tristesse sur toute la section. J'organise aussitôt une souscription pour venir en aide à la malheureuse famille et qui produit une somme assez ronde. Le lendemain nous assistons aux obsèques du malheureux ; le chagrin de sa famille fait peine à voir.


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    En rentrant de cette triste cérémonie, et encore sous son impression, je jette sur le papier les vers suivants, dans lesquels il ne faut voir que le reflet des événements que nous traversons et des sensations que nous venions d'éprouver.

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La mort du G.V.C.

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    Sur la plaine nue et immense,
    La nuit étend son voile,
    Le brouillard tombe très dense,
    Au firmament, pas une étoile.

    Les deux hommes vont cheminant,
    Sur la ligne étroite et sans fin,
    Echangeant de temps en temps
    Quelques propos presque badins.

    Leurs regards scrutent la forêt,
    Les vastes champs, les marais,
    Ils vont toujours, serrant de près
    Le fer qui sur le sol fait raie.

    Soudain, à un brusque tournant,
    La monstrueuse locomotive
    Surgit, les phares à l'avant,
    Lançant la vapeur qui l'active.

    Le premier des hommes s'écarte,
    Le second est à terre, inerte,
    La machine passe scélérate,
    Le garde a la tête ouverte.

    Il est là, sur l'herbe épaisse,
    Que teinte bientôt son sang vermeil,
    Pendant que son compagnon se baisse
    Ne croyant pas au dernier sommeil.


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    Mais c'en est fait de lui,
    La mort s'épand sur son visage,
    Au loin, bien loin, une lueur fuit,
    La mort a marqué son passage.

    Terrifié, l'homme se penche
    Sur le cadavre de son ami,
    Sur ses joues des larmes s'épanchent ;
    Il murmure : C'est fini ! Bien fini !

    Obscure victime du Devoir,
    Demain, ta famille en deuil,
    Sans espoir de te revoir,
    Franchira seule ton seuil.

    Demain, la Patrie reconnaissante,
    Remplacera près des orphelins
    La laborieuse main absente
    Qui donnait le pain quotidien.

    Hélas ! Notre pauvre garde ne sera pas la seule victime du Devoir ; sur d'autres points du territoire, la presse a signalé déjà, et signalera encore quelques cas semblables, dont la lecture fera rentrer le sourire du voyageur qui, par la portière, aperçoit ces humbles serviteurs de la Patrie, plutôt mal équipés, mais qui ont quitté sans murmurer leurs familles dès le premier jour et qui, jours et nuits, sans trêve, gardent nos lignes contre les entreprises criminelles d'un ennemi implacable et sans scrupule.

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    A cette date, 15 octobre, les opérations militaires se poursuivent en Belgique, par quelques engagements dans la région de Gand et


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par l'occupation d'Ypres par les troupes franco-anglaises.

    En France, à notre aile gauche, jusqu'à l'Oise, les opérations se poursuivent normalement ; au centre, les progrès de nos armées dans la région de Berry-au-Bac sont confirmés.

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    Aujourd'hui, 16 octobre, une surprise vient faire une heureuse diversion à la vie que nous menons sous une pluie continuelle. C'est l'arrivée de l'ami NICOT, notre concitoyen, l'artiste peintre bourguignon, qui commence à jouir d'une réputation bien méritée. Il est amené par ROPION et vient déjeuner avec nous. Depuis quelques temps nous le croyions perdu ; le moindre inconvénient qui avait pu lui arriver était d'être prisonnier des Turcs. En effet, à la déclaration de la guerre, il se trouvait à Constantinople, attiré par la féérie des pays orientaux. Dès la déclaration de guerre de l'Allemagne à la France, les Français présents à Stamboul se trouvèrent en butte à toutes sortes de vexations et cet état de choses ne fit que s'aggraver ; les cris de « A bas la France » retentirent. Enfin, grâce à un drogman d'ambassade duquel il avait fait la connaissance, notre ami parvint à prendre un des derniers bateaux en partance pour la France. Il était temps, quelques jours plus tard il était prisonnier et cela sans argent. Et il nous racontait tout cela avec  sa


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belle insouciance de peintre paysagiste voyageur qui ne s'étonne plus de rien.

    En Corse, il avait vécu dans le maquis avec le frugal menu des bergers ; dans le golfe de Naples, à Capri, il avait peint sur les rivages, à l'heure de la chaleur torride.

    A Constantinople, il avait obtenu de s'installer, pour peindre, sous les arches du pont de Galata pour éviter la curiosité sans gêne des mamouchis flaneurs, constamment penchés sur lui, suivant son travail sur la toile, obstruant ainsi de leurs corps le site qu'il était en train de fixer.

    Nous déjeunons, et je constate avec plaisir que les nombreux avatars de son dernier voyage n'ont pas altéré son robuste appétit ; la pauchouse verdunoise lui fait oublier les petites misères d'un retour mouvementé.

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    Une note de service m'informe que nos hommes sont payés de l'usure de leurs effets à raison de 0 fr. 25 par jour, c'est peu, mais c'est assez juste.

    Le lendemain, je reçois l'ordre de faire l'estimation de la chaussure dans les 20 postes de la section. Et me voilà transformé comme pur enchantement en maître-bottier ; c'est une des nombreuses surprises du métier.

    Avec le temps, j'exécute minutieusement cet ordre et lorsque ce travail aussi long que désagréable est fait, on m'informe qu'il n'est plus nécessaire. Cela n'atteint pas ma sérénité ;  on se


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fait à tout, même à mon âge ; la chaussure sera comprise dans l'indemnité de 0 fr. 25, mais il fallait y songer.

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    22 octobre, date de la grande bataille de l'Izer ; les nouvelles sont bonnes et le temps superbe, deux choses qui mettent un peu de joie sur la besogne que nous faisons.

    Mais cela ne dure pas ; la saison devient froide, maussade et pluvieuse. A leurs bourgerons de toile, nos hommes ont substitué les tenues les plus hétéroclites pour se garantir des ondées, car il n'est pas encore question de les équiper en vue de la saison d'hiver. Aussi les malades abondent et je prévois le moment où nous serons débordés par les demandes de repos. Aux conseils de réforme tenus chaque mois, on ne réforme personne ; un borgne qui en revient me dit que le major lui a répondu à l'annonce de son infirmité : «  Bah ! Vous voyez assez clair pour ce que vous faites. ».

    Evidemment, il voit assez clair pour se faire écraser ! Mais a-t-on idée d'une pareille réponse à un homme dont la vue doit être la principale qualité, en raison des fonctions qu'il occupe pour le moment.

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    23 octobre. Aujourd'hui dimanche, je vais à Chagny où il y a longtemps que je ne suis pas allé.  C'est pour moi une bonne journée,  celle qui


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me permet de passer quelques heures avec ma famille. Celle-ci a pour compagnie un poste de G.V.C. qui garde le canal et les prises d'eau de la compagnie P.-L.-M.

    Nous rentrons à Verdun avec ROPION, par une pluie battante ; c'est la fin de l'automne. La journée est maussade et une sorte de mélancolie m'envahit ; je n'avais pas éprouvé cette sensation pénible au premier départ. Mais nous en verrons bien d'autres, de ces journées tristes et longues, sans aucune vision de la fin de ce cauchemar ; journées où nous ne cessons de penser à nos frères qui chaque jour prodiguent leur sang. La poussée des Allemands dans le Nord est formidable, mais il n'obtiennent rien, les poitrines de nos poilus leur opposent une barrière infranchissable.

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    28 octobre. C'est aujourd'hui foire à Verdun. C'est une diversion à la vie ordinaire ; notre petit buffet est envahi par une foule de braves gens, hommes et femmes, qui livrent leurs produits en gare. Tout ce monde fait un bruit à ne pas s'entendre et tous causent à la fois ; les femmes, bien entendu, ne sont pas les moins loquaces et, sur un ton aigu, défendent vaillamment leurs intérêts en l'absence de leurs maris mobilisés. Nous déjeunons à la hâte car nous savons par expérience que nos Bressans, leurs affaires faites, resteront volontiers à table jusqu'à la tombée de la nuit, à la plus grande satisfaction de notre aimable hôtesse.


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    A cette date, les nombreux trains qui défilent devant nos yeux n'ont plus l'aspect militaire des premiers mois. Ce ne sont que de longs convois où les wagons-foudres dominent, le reste sont d'innombrables wagons de foin et de paille. Quelquefois des trains entiers sont composés de wagons couverts et plombés avec des affiches compréhensibles seulement pour les initiés : ce sont des explosifs.

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    3 novembre.__Aujourd'hui, Conseil de révision pour la classe 1916 ; depuis des années je siège à ce conseil de Verdun, cette fois je suis remplacé par un collègue non mobilisé.

    Je vais néanmoins prendre contact avec ces Messieurs qui ont siégé le matin à Saint-Martin-en-Bresse et seront demain à Chagny.

    Le commandant de recrutement, M. BOUVET, me dit confidentiellement qu'incessamment les hommes de la classe 1892 seront relevés des gardes et dirigés sur les dépôts en attendant une autre destination. Je garde cette confidence pour moi, ne voulant pas jeter à l'avance le trouble dans mon entourage. Le départ de cette classe sera le commencement de nos tribulations ; désormais nos sections ne seront plus considérées que comme des réserves d'hommes dans lesquelles on puisera sans aucun souci d'assurer le service de garde auquel jusqu'ici nous avions consacré toutes nos facultés.


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    Le secret sur le départ de la classe 1892 ne devait pas durer longtemps ; vers le 15 novembre je reçois l'ordre de les libérer et là commencent les complications. Ils doivent venir à Verdun verser leurs effets militaires et je dois signer leurs livrets ; en même temps arrivent leurs remplaçants R.A.T. de classes plus anciennes qui n'ont pas encore été appelés et qui paraissent plutôt ennuyés bien qu'ils soient restés tranquillement chez eux pendant les trois mois et demi qui viennent de s'écouler, peut-être même à cause de cela.

    Mais comme il n'en arrive pas autant qu'il en part, tous les postes sont désorganisés et à partir de ce moment cette désorganisation ne fera que s'accentuer par suite du départ successif des classes 1890-1891.

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    Le 20 novembre,date à noter, à la foire de Verdun, les porcs gras se vendent 0 fr. 40, jamais on n'en avait tant vu ; c'est une mer d'habillés de soie ; la moitié reste invendus. Un an après, au mois correspondant, ils se vendent 1 fr., conséquence fatale ; désormais la demande dépassera l'offre.

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    23 novembre.__ Au moment où je vais quitter Verdun avec l'ami ROPION, pour une tournée d'inspection dans les postes, un monoplan venant du sud, passe au dessus de nous, puis brusquement tournoie et descend rapidement, si rapidement que nous croyons à une chute.


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Heureusement, il n'en est rien, nous allons dans la direction et nous voyons l'appareil qui repose intact sur la prairie de Bragny. L'arrêt est dû à un grippement du moteur qui est vite réparé et l'aéro s'élevant doucement reprend son vol dans la direction de Dijon...

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    Quelques portraits : le Chef du Poste C.__ Gros garçon de la Côte. Un Barozai exilé dans le pays plat. Envahi par une sorte de nostalgie, on le rencontre partout, excepté à son poste. Ne s'est pas rendu encore un compte exact de l'importance de ses fonctions. Il ne songe qu'à une chose : ses vignes dont il ne pourra présider la vendange. Aussi lorsqu'il n'attend aucune visite intempestive, laisse-t-il volontiers la direction du poste à son caporal, ce qui lui attire maints avatars. Il ne peut se faire à l'idée qu'il a la responsabilité complète de ce qui peut se passer dans sa circonscription. Aime à croire, néanmoins, qu'il sera toujours chef de son poste à la fin de la campagne. Quelle erreur ! Enlevé avec sa classe, il croupira dans un poste loin de ses vignes où il continuera à maudire le sort plutôt que de se féliciter en songeant aux camarades qui, moins heureux, accomplissent au front des tâches souvent pénibles. La campagne terminée, il parlera avec amertume de l'injustice qui lui a été faite en ne lui donnant pas la croix de guerre.


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    Le Chef du Poste O.__ Le type du bluffeur qui se fait connaître au premier contact : « Pardon mon lieutenant, mais j'ai passé mon examen de chef de section, et j'ai droit au grade d'adjudant ; je ne puis donc obéir à des chefs de groupe qui sont de simples sergents. »

    « Mon garçon, pour le moment vous êtes sergent, chef de poste, et vous avez à assurer le bon fonctionnement de votre poste ; vous êtes ancien militaire, vous n'avez qu'à obéir et faire votre devoir ».

    Mécontent, ce sergent ne pouvait faire qu'un chef de poste médiocre et de suite il le fit voir. Ne tenant aucun compte de sa consigne écrite, il la modifia à son gré.

    Puis il demanda à partir pour le front, ce qui paraît tout à son avantage. « Ce qu'il me faut à moi, c'est le front », disait-il avec emphase. Enfin un ordre vint le concernant ; il partait, mais simplement pour une autre section de garde. Ce qui ne l'empêcha pas de crier sur les toits que cette fois il partait où l'appelaient ses hautes facultés. Avec grandes démonstrations, il fit ses adieux à sa famille tout en lui laissant ignorer sa nouvelle destination où il porta ses continuelles doléances.

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    Le Chef du poste T.__ Ancien zouave qui continue à le faire. Se plaît médiocrement à son poste  que  cependant  il  ne  doit pas quitter sans


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autorisation. Constamment sur les routes soi-disant pour le ravitaillement de ses hommes, n'apporte à la section que des feuilles de paye erronées qu'il faut éplucher avec soin. Ces erreurs proviennent, dit-il, de ce qu'il est obligé de faire ses situations la nuit (c'est pourquoi, comme Polin, il ne voit pas qu'il fait mal), en raison de ses trop nombreuses occupations la journée.

    Le principal fautif de tout cela paraît être le petit reginglard blanc du pays, dont notre zouave serait très friand. Mais que celui qui n'a pas goûté à ce péché mignon lui jette la première pierre. Au fond, excellent garçon qui, lorsqu'il vient de recevoir une verte semonce, vous remercie avec des accents qui vous vont droit au coeur.

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    Le Chef du Poste R.__ Sous-officier modèle au régiment, il est resté imbu des règles de la discipline la plus pure. Son poste est cantonné dans une ferme isolée entourée de bois et sur le bord de la voie ferrée. Cet isolement donne quelquefois le cafard à ses hommes, mais lui est inaccessible à ces tourments passagers. Il n'a qu'un soucis : que son secteur de voie soit bien gardé, et que ses hommes aient une nourriture en rapport avec l'effort qu'il leur demande. La consigne du poste est affichée au bon endroit ; un roulement est établi pour les patrouilles ; nul ne peut  s'y  soustraire.   Inutile   de   demander   des


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permissions en dehors de son tour. Si un de ses hommes est indisposé, il le soigne en attendant la visite du médecin. Si le malade peut marcher,il l'amène lui-même à la visite. Les feuilles de paye de dizaine sont d'une scrupuleuse exactitude et il est inflexible sur le nombre des paquets de tabac dus à ses hommes.

    A la Noël, il offre à son poste une dinde engraissée par sa bourgeoise et ses hommes le portent aux nues. Il rentrera dans son foyer avec la satisfaction d'avoir accompli encore une fois son devoir et acquis la réputation d'un homme juste et bon.

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    Le Chef du Poste B. __ Extérieur modeste, plutôt maladif. Rien en lui ne fait prévoir l'excentricité du personnage. Mais de suite il se révèle, exagérant ses fonctions. Sa gare est une gare de bifurcation où il se croit investi du pouvoir suprême. Tout lui est suspect ; il arrêterait tout le monde, même le chef de gare, même son chef de section. Il ferait volontiers descendre du train des voyageurs dont la figure lui déplait. A tout propos, il inspecte ses hommes en fronçant les sourcils : «  Que personne ne bouge », dit-il. Et ses hommes, médusés, se demandent ce qu'il va arriver. Des femmes des environs débarquent avec leurs enfants, rentrant chez elles, il les force à coucher à la salle d'attente en attendant qu'on soit fixé sur leur identité.


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    « Nous verrons demain », dit-il, au plus grand effarement des pauvres femmes qui se voient déjà accusées de toutes sortes de méfaits. Il consigne l'auberge où son chef de groupe prend ses repas. Mais la mesure est pleine, tout a une fin ; et dare-dare il est envoyé sous d'autres cieux, en attendant qu'il ait une plus juste compréhension de ses utiles mais modestes fonctions.

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    Un poivrot. __ Un jour un chef de groupe me dit : « Il y a au poste de C... un garde qui, vraiment, ne se gêne pas ; il entre dans les maisons et il n'en sort qu'après s'être fait payer forces rasades. Et cela se renouvelle tous les jours, de sorte que les gens commencent à en avoir assez de cet hôte aussi forcé qu'encombrant.

    Je fis venir le sire : « il paraît, lui dis-je, que vous vous invitez sans façon chez les braves gens de C..., et cela si fréquemment que vous êtes dans un perpétuel état d'ébriété, ce qui est honteux pour un homme de votre âge, et dans les douloureuses circonstances que nous traversons, vous ne méritez pas le nom de Français.

    Voilà notre homme qui fond en larmes (c'est commun chez l'ivrogne invétéré), et qui me dit : « Ah ! Mon lieutenant, c'est l'ennui qui me fait faire cela ; songez donc que je n'ai pas pu faire mes vignes, et je pense à cela la  nuit,  le  jour  pendant


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mes patrouilles. Ma pauvre femme est seule et fait ce qu'elle peut. Si vous pouviez me donner seulement une permission de 10 jours. »

    L'entretien finissait comme une scène de Courteline. Je congédiai le Barozai en lui faisant promettre de cesser ses pratiques. Je ne le revis plus, la classe 1888 l'ayant rendu à ses vignes et à sa chère « graulotte », comme on dit en Bourgogne.

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    Autre poivrot. __ C'était au moment où des ordres très sévères enjoignaient aux tenanciers de débits de ne servir aucune consommation aux militaires jusqu'à 5 heures du soir.

    Un chef de poste de la région de Pierre-de-Bresse vint et me dit : « j'ai un homme à mon poste dont je ne sais plus que faire ; hier, il s'est introduit dans les établissements du pays et comme on ne voulut lui servir aucune consommation, il se mit à boire à même dans les verres des consommateurs présents, et produisit un tel scandale que nous fûmes obligés de l'enfermer dans un local auquel il mit le feu au risque de se faire rôtir lui-même et d'incendier les bâtiments voisins. »

    « Amenez-moi le sujet demain matin, lui dis-je, et nous verrons ensuite quelles dispositions nous aurons à prendre à son égard ».

    Le lendemain matin, à l'heure du train de Saint-Bonnet,   je  vois  apparaître  un  bonhomme


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chétif, vêtu du bourgeron réglementaire, le regard fuyant, l'ensemble peu sympathique ; il est des environs d'Arnay-le-Duc.

    « Vous êtes Untel, lui dis-je ?. __ Oui ! mon lieutenant. __ Eh bien ! Il paraît que vous en faites de belles ! Tenez-vous absolument à aller faire quinze jours de prison à Auxonne ? Et vous savez, après cela, départ pour une destination inconnue. »

    A ces mots, voilà un homme qui se met à trembler, mais de telle façon qu'un vent violent paraissait agiter son pantalon de toile. Je craignais d'avoir été trop loin : « Asseyez-vous, lui dis-je ». il s'affala sur la seule chaise restée libre, et se mit à fondre en larmes.

    « Voyons, poursuivais-je, pouvez-vous me promettre solennellement, devant votre chef de poste qui est un brave homme et un père pour vous de ne plus recommencer ces scènes indignes d'un vrai Français. »

    « __ Ah ! Mon lieutenant, je vous en prie, pour ma famille, ne m'envoyez pas à Auxonne, je vous jure que jamais, jamais je ne recommencerai.

    «  __ vous invoquez votre famille, vous auriez dû y songer plus tôt ; c'est bien, je vous crois, rentrez à votre poste.

    « Et notre homme, disais-je au chef de poste quelques semaines après, tient-il ses promesses ?

    «  C'est un modèle, me répondit-il, depuis la visite qu'il vous fît, il ne bouge plus et il n'y en a pas   comme   lui   pour    flageller   ces    ivrognes


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invétérés qui, dit-il, sont la honte de leur famille et de leur Patrie. »

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    A ce moment, mon adjoint, le maréchal des logis chef PINETTE me quitte, mis en sursis d'appel, sur la demande de l'Arsenal de Besançon avec lequel il a un traité pour fourniture de bois. Faisant partie de la classe 1887, il ne devait plus revenir, cette classe allant être libérée un mois après son départ. Il laisse à la section le souvenir d'un bon camarade et, dans ses fonctions, celui d'un collaborateur méthodique, habitué de longue date à traiter des affaires souvent compliquées.

    Dans quelques jours, il sera remplacé par l'adjudant de dragons CH. BELORGEY. C'est un éleveur et marchand de bestiaux de Pouilly-en-Auxois, qui, sans critique, serait plus utile au point de vue de ses connaissances en cette matière, qu'à la garde des voies. J'acquiers la certitude qu'il sera un collaborateur très dévoué, bon compagnon qui n'aura qu'un tort : celui de posséder une automobile, ce qui plus tard le fera classer dans le corps des automobilistes et au mois de janvier, il nous sera enlevé pour aller rejoindre le parc de réserves automobiles de Boulogne-sur-Seine, où plus d'un an après il sera encore. Pendant ce temps, nous aurons la douleur de voir à la tête de parcs à bestiaux importants, des journalistes, voir même des notaires.


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    A partir de ce moment, nos tribulations commencent et la paperasserie, pendant longtemps hésitante, commence à manifester d'une façon inquiétante. Par elle, nos sections de garde semblent des mines inépuisables où l'on doit trouver tous les corps de métiers. Un jour ce sont les mineurs, le lendemain les métallurgistes et les employés de magasins, puis les chefs de rayon et les cordonniers ; malheureusement ces corps de métier sont peu représentés dans notre section, composée presque en entier d'agriculteurs et de vignerons ; ceux-ci, malgré leur utilité incontestable, ne sont pas demandés, mais il n'en faut pas moins enquêter sur 50 kilomètres de long pour constater ensuite qu'il n'y a aucun cordonnier dans la section.

    Malgré cela, nous avons quelques partants qui sont remplacés par petits paquets, la plupart provenant du recrutement de Mâcon ; ce sont des Charollais qui, jusqu'ici, n'avaient pas quitté leurs foyers ; aussi nous arrivent-ils avec des figures longues d'une aune et peu fiers de se trouver transplantés, eux montagnards, dans les vastes plaines de la Bresse.

    Le plus curieux, c'est que la plupart de ces hommes appartiennent aux classes qui vont être libérées, ne sont pas plutôt équipés et inscrits sur nos contrôles qu'ils partent pour ne plus revenir. La section qui, au début, se composait de 520 hommes, n'en comprend plus que la moitié ; force est de supprimer 6 postes sur 20. Avec cela il faut


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toujours que la liaison soit constante entre les patrouilles sur toute l'étendue de la voie confiée à notre garde.

    Le mois de décembre est le plus fécond en incidents de ce genre ; on passe son temps à rechercher des métiers qui ne sont pas représentés dans la section, à équiper de nouveaux venus qui, aussitôt installés, repartent. La plupart de nos postes manquent de chefs ; ceux-ci sont souvent remplacés par des éléments défectueux venus d'autres sections, qui ne demandaient pas mieux de s'en débarrasser et où ils ont laissé de désagréables souvenirs.

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    Dans la première quinzaine de janvier, un certain matin, je trouve dans le pli, quelques ordres d'appel qui vont causer encore une profonde perturbation dans mon entourage immédiat.

    Le premier qui me frappe est celui du sergent ROPION qui, jusqu'à cette heure, a fait preuve d'un dévouement inlassable et mis son automobile au service de la section en assumant tous les frais ; puis c'est le nom de mon adjoint BéLORGEY, celui de notre compatriote PIDAULT et, enfin, celui du brigadier GAUTHEY-BOCQUET. Ils sont là tous autour de moi et j'ai un moment d'hésitation qu'ils saisissent fort bien.

    « Et bien ! Qu'y a-t-il de nouveau ? me dit BÉLORGEY. __ Tenez,  cela  vous  concerne,  leur


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dis-je en leur tendant les bouts de carton qui vont les lancer dans l'inconnu ». Silence profond ; puis on se remet peu à peu. « Tout ce que je demande, dit BÉLORGEY, retrouvant sa belle humeur c'est de conduire le général Joffre.

    « __ Allons déjeuner et puis nous partirons. » Ils devaient tous quatre partir sans délai, gagner Dijon et, de là, être dirigés sur la parc de concentration de Montluçon. Nous déjeunons plutôt joyeusement, mais au moment de la séparation, une émotion bien légitime nous envahit tous, et quand il démarrèrent l'émotion était à son comble.

    Les reverrai-je jamais ?

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*   *

    Me voici seul au milieu de la perturbation que subit la section, et à part le court passage de l'adjudant MARTIN, dont je parlerai plus tard, cette solitude sera définitive.

    A Verdun, le chef de groupe GOIFFON et le sous-chef LAVILLE sont partis ; je fais venir deux chefs de poste dont les postes ont été supprimés, les sous-officiers BATTAULT et DICONNE. J'envoie comme chef de groupe à Demigny, le sous-officier PÉRITON, le sympathique et dévoué maire de Liernais.

    Je donne l'ordre aux chefs de groupe de Demigny et Saint-Bonnet-en-Bresse de centraliser à Verdun tous les effets et l'armement laissés   libres   par   le   départ   d'une   partie  de


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l'effectif de la section. Cela ne se fait pas seul mais, enfin, tout s'arrange, et nous pouvons enfin charger le wagon qui transportera nos excédents à Auxonne.

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*   *

    Un peu de fantaisie. __ Le G.V.C., le croirait-on, devait tenter la plume du chroniqueur. Pourquoi pas, au fait ?

    La façon presque spontanée avec laquelle il surgit sur toutes les lignes, sa tenue hétéroclite (ayons le courage de le dire), sa manière de vivre en communauté, la facilité avec laquelle il se reproduisait, malgré les coupes sombres faites dans ses sections, tout en lui devait attirer forcément l'attention de l'écrivain attentif, soucieux de noter les menus détails de la grande guerre.

    C'est ainsi que Monsieur G. ROZET, dans l'Agenda de la Compagnie P.-L.-M., lui consacre un long article non dépourvu d'humour. Laissons-le parler un instant.

    « ...A vrai dire, ces grognards de notre armée moderne, eurent l'héroïsme suprême de se passer de tout panache. Egrenée tout le long de cette artère de fer qui descend et bouillonne de Paris à Marseille, leur interminable ligne de tirailleurs n'a connu ni le prestige des beaux uniformes, ni le triomphe des départs en fanfare. Pour tout équipement, le G.V.C. a touché, non sans  quelque  appréhension,  tout d'abord le vieux     et     graisseux      képi     en     accordéon,


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découragé par tant d'années de caserne et de manoeuvres, l'antique fusil Gras, que son nom n'a pas toujours défendu contre la rouille, « le fusil cintré pour tirer dans les courbes », a dit je ne sais plus quel vieux gavroche. Autour de ces sobres accessoires, toutes les fantaisies, toutes les élégances des soldats de la Révolution ! Le cache-nez délavé, le passe-montagne à grosses mailles qui fait aux G.V.C. des têtes de chevaliers en heaume d'acier, le gilet de labour, le pantalon effiloché par la glèbe et surtout les bons sabots, la séculaire et vaillante chaussure en cuir de brouette, qui, jadis, partit à la conquête de l'Europe.

    « Si le G.V.C. N'a pas précisément, comme dirait la chanson,

Récupéré la Lorraine
Avec ses sabots, dondaine,

du moins, posté près des travaux d'art, ponts de fer, ou viaducs, près des passages à niveau, au sommet des remblais ou au fond des tranchée(hé,hé, lui aussi ! …) il a quand même la sensation de défendre, dans la mesure de ses forces, les clairs paysages de la Provence, les délicates et riches ondulations du Beaujolais, les canons d'acier gris du Creusot, en même temps que les flacons de rubis de la Bourgogne et les puissantes forêts de l'Ile de France.

    « Ces pères de famille de la R.A.T., aux crânes chenus ou chauves, ces dépoilus de l'arrière, n'ont pas perdu le temps et la patience qu'a réclamé d'eux la Patrie.


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    « Au reste, le soldat en sabot s'est vite aperçu que ses longues heures de garde n'avaient pas la morne tristesse de celles des factionnaires en temps de paix.

    « Au bout de quelques jours, il sut interpréter et comprendre le film rapide et sans arrêt qui se déroulait sous ses yeux. Loin du front il a cependant suivi mieux que dans les journaux l'histoire de la guerre, ses grandes péripéties, ses premières inquiétudes, ses espérances finales ; sur l'immense et paisible écran des plaines bressannes ou des côteaux vignobles de la Côte-d'Or, il a compté les affûts d'artillerie. Il a supputé derrière les portes closes des wagons le nombre d'obus libérateurs. Derrière les glaces des voitures de voyageurs, il a jugé mieux que quiconque le patriotisme lyrique des premiers partants, l'élan à la fois joyeux et farouche des jeunes classes, l'ardeur calme et profonde des réservistes et des territoriaux.

    «  Aux chants ininterrompus des futurs poilus, il a compris, mieux que personne, que la mobilisation était réussie et qu'il ne manquait à la France ni un bouton de guêtre, ce qui est bien, ni même, ce qui est mieux encore, un quart, une boîte de sardine et une rose au canon du fusil.

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    « Garde-voies, bon vieux G.V.C. De l'an 1914, la Patrie ne sourira pas de toi, si elle ne décerne à     tes     rhumatismes     pris     sous     la     pluie


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des longues factions, nulle médaille, nulle citation à l'ordre du jour, elle ne t'oubliera pas dans celui du lendemain glorieux. Et toi, tout étonné de te retrouver dans ton vrai foyer, tu n'oublieras pas non plus ce campement provisoire près des rails du P.-L.-M., longs et luisants dans l'ombre du soir comme deux ruisselets d'eau claire. Tu te rappelleras, avec quelle fierté, ce suprême appel sous les drapeaux qui, en t'associant à la grande revanche, t'a fait une dernière jeunesse. »

    Remercions et félicitons M. G. ROZET d'avoir fixé un portrait si exact des G.V.C. et, pour cela, nommons-le G.V.C. honoraire, si toutefois il ne l'a pas été effectivement ...

    Mais ce n'est pas tout ; voilà un autre chroniqueur que nous rangerons dans la catégorie des naturalistes, genre Buffon, car il assimile avec beaucoup d'humour et d'à-propos, les postes de G.V.C. à ces tribus de castors des fleuves d'Amérique, se construisant des abris pour vivre en communauté. Mais il connaît si bien les us et coutumes de ceux qu'il décrit, que nous le soupçonnons fortement d'en être, du reste, il signe un G.V.C.

    Lecteurs, lisez et honni soit qui mal y pense, comme dit l'auteur à la fin de sa galéjade.

    Les G.V.C. Sont des mammifères bipèdes et carnivores, se rapprochant de la race des poilus.

    Ils vivent par bandes de 20 à 30 environ du même sexe.


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    Assez disciplinés, ils se laissent volontiers conduire par un des leurs auquel ils reconnaissent une certaine supériorité.

    Leur nourriture est sensiblement la même que celle des humains. Ils ont une profonde horreur de l'eau en tant que boisson, et de nombreuses statistiques indiquent leur consommation en vin et alcool comme considérable.

    La maladie du sommeil est un des moindres maux que leur attire cet excès de capacité.

    Les habitations offrent des types très variés, le luxe et le confort de certaines d'entre elles font curieusement ressortir le délabrement des autres. Quelques tribus logées sous la tente, à proximité des sables et des étangs, ont un penchant très prononcé pour la pêche à la ligne.

    La variété des costumes est remarquable et difficile à définir ; un oeil exercé y trouve néanmoins une préférence marquée pour les effets militaires.

    L'usage des armes à feu ne leur semble pas tout à fait inconnu.

    Contrairement aux usages en vigueur chez les autres peuples, les G.V.C. s'intéressent aux travaux habituellement dévolus aux femmes : cuisine, couture, etc. ; cet exemple leur vaut, dans certaines localités où ils campent, des manifestations de la reconnaissance du beau sexe, qui prennent, surtout le soir, et sans qu'on sache bien pourquoi, des formes extrêmement touchantes.


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    Ils sont soumis aux lois françaises, parlent assez correctement la langue du pays, mais l'argot et le patois ont souvent leur préférence.

    Les principaux groupements se remarquent à proximité des voies ferrées où leur unique occupation consiste à se promener jour et nuit, à des heures et pendant un temps déterminé, le long des talus ; quelques-uns préfèrent le voisinage des ponts.

    Il serait dangereux à ces moments d'approcher des G.V.C., ils vous repousseraient sans pitié et useraient au besoin de leur force contre vous.

    Au contraire, quand ils prennent leur repos, ces mêmes G.V.C., naguère si farouches, sont d'un abord facile, ils consentent volontiers à rire et à plaisanter avec les étrangers qui les visitent.

    Jusqu'à présent, malgré de nombreuses et patientes recherches, on n'a pas pu savoir quel est exactement le mode de reproduction des G.V.C., on ne remarque chez eux que des mâles.

    Pourtant cette race s'est accrue dans de notables proportions depuis août 1914 et, chose étrange, les échantillons que l'on connaît paraissent tous âgés de 45 à 47 ans. On n'a jamais vu un G.V.C. en bas âge. On peut donc en déduire, jusqu'à preuve du contraire, que les G.V.C. se reproduisent en secret par des moyens et dans des endroits connus d'eux seuls. Ils ne sortent qu'à l'âge ultra-adulte.


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    Pour copie conforme et honni soit qui mal y pense,

Un G.V.C.    

    Et maintenant, au tour des poètes ; nous aurions regretté de ne pouvoir recueillir et faire une place dans ces souvenirs aux beaux vers de notre compatriote et ami Eugène CHOUCARY, avocat près la Cour d'appel de Paris et, qui lui-même fut un G.V.C., détaché à la station d'Epernay-sous-Sénart, pendant près d'un an et demi.

(Dit par Monsieur Régnier).    

A Monsieur le Capitaine Lapierre.

Nous n'avons que très peu l'allure militaire,
Nous ne sommes plus vifs comme un jeune sergent ;
Depuis longtemps déjà, nous sommes sur la terre,
L'âge, dans nos cheveux, a mis, des fils blancs ;
Nous n'avons que très peu l'allure militaire.

Mais nous tenons pourtant notre rôle au grand jeu,
Et, si nous n'avons pas la gloire et ses fumées,
L'humus de la tranchée et la chanson du feu,
Le front n'est pas le seul élément des armées,
Et nous tenons ici notre rôle au grand jeu.

Le jour comme la nuit, dans le vent, sous la neige,
L'attentif G.V.C., fait sur tous les chemins,
De fer et de silex, son éternel manège.
La vigilance aux yeux et l'arme dans les mains ;
Le jour comme la nuit, dans le vent, sous la neige.

Grâce à lui, tout s'en va vers la ligne du front,
Jeunes soldats d'avant-garde la voie est libre,
Passez tranquillement et vers vous s'en iront
Nos Rimalhos et nos Canets de tous calibres,
Grâce à lui tout s'en va vers les lignes du front.


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Gardés par nous, les vieux, les canons et les hommes
Pourront rassasier leur superbe appétit ;
Quand nous sommes en veille, et toujours nous y sommes,
Nul obstacle ne peut bloquer le train nanti
D'obus pour les canons et de pain pour les hommes.

Passez, vaillants blessés qui revenez du front,
Vers l'hôpital sauveur, conduit par la Croix-Rouge,
Passez, nous sommes là, toujours l'éperon
Sur la route de fer, cette nuit rien ne bouge,
Passez, vaillants blessés qui revenez du front.

Passez, soldats guéris de vos nobles blessures,
Qui retournez au feu, plus ardents que jamais,
Passez, le disque est blanc et les routes sont sûres.
Dormez, vous veillerez quand vous serez sous Metz,
Passez, soldats guéris de vos nobles blessures.

Et s'il nous faut, demain, vous suivre jusqu'au bout,
Nous ressusciterons notre vieille jeunesse,
Et c'est avec gaieté que nous dirons : Debout !
En avant ! Que l'ardeur de nos vingt ans renaisse,
Et vos aînés joyeux vous suivront jusqu'au bout.

Epernay-sous-Sénart, 31 décembre 1914,

E.C.    

*
*   *

    Après deux ans, bien que leurs rangs soient éclaircis, les G.V.C. Seront encore à leurs postes, ce qui suggéra au dessinateur HENRIOT, de l'Illustration, la complainte suivante qu'il chante sur l'air du « Temps des Cerises », le tout accompagné de petits dessins des plus réjouissants.


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(AIR : Et quand reviendra le temps des cerises...)

Numéro de l'Ilustration, du 2 septembre 1916.

Depuis le début de la grande guerre,
Nous gardons les rails, nous gardons les ponts ;
Nous gardons aussi la garde-barrière,
Et depuis deux ans nous nous regardons,

Nous voyons passer des convois énormes,
Et parés de fleurs, des monstres canons ;
Nous les G.V.C., attendons sous l'orme,
Pas moyen d'aller se distraire au front.

Quelquefois la gare est toute en alarme...
Ce train qui revient, qu'il nous semble long !
Alors nous, les vieux, nous portons les armes,
Ce sont les blessés que nous saluons.

Ah ! c'est dur, deux ans près d'un chef de gare,
deux ans de séjour, c'est presque indiscret,
Puisque, aux voyageurs annonce bizarre,
On indique : « Cinq minutes d'arrêt ! »

L'été passera, les feuille d'automne
Joncheront les quais, les bois et les cours
Rien ne changera pas le sort monotone...
Et les G.V.C. Garderont toujours.

Et quand reviendra le temps des cerises,
Le morne horizon restera pareil...
Trains de voyageurs ou de marchandises
Passeront, qu'il pleuve ou fasse soleil.

Lorsque finira cette longue guerre,
Le long de la voie on nous oubliera ;
Nous demeurerons près de la barrière,
Ce qu'on a gardé, on le gardera,

Les fleurs pousseront par dessus nos manches,
L'herbe nous fera des dos barbelés
Nous aurons alors longues barbes blanches
Et pour sûr nos pieds seront nickelés.


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    Nous sommes en février ; le plus fort de l'hiver est passé, aussi nous annonce-t-on l'arrivée d'une tenue d'hiver complétée par une pélerine, des chaussons et des galoches. Nous commençons de retirer les vieux effets et la distribution des neufs, et naturellement cela ne va pas tout seul ; en général, les effets neufs sont trop petits, le confectionneur ayant oublié qu'ils étaient destinés à des hommes ayant atteint leur maximum de taille et de grosseur.

    Il faut retourner les inutilisables.

    Et l'exode des classes continue toujours ; maintenant c'est le tour des 1890 et 1891 ; les postes sont de plus en plus réduits et il ne restera désormais que la classe 1889.

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    Par un soir maussade et pluvieux de février, se présente à moi, mon troisième adjoint, en la personne de l'adjudant MARTIN, un compatriote de Merceuil, mais qui depuis longtemps a quitté le pays. Il arrive en droite ligne de Noisy-le-Sec où il est établi avec sa famille et paraît fatigué par le voyage. Aussi remettons-nous au lendemain le moment de faire plus ample connaissance.

    Le lendemain, je l'installe dans ses nouvelles fonctions que, malheureusement, il ne gardera pas longtemps. C'est un vrai soldat qui ne connaît que son devoir ; il a fait quinze ans de service, le plus souvent aux colonies. Très bon conteur,  servi


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par une mémoire prodigieuse, il charmera nos longues soirées par des récits où tour à tour il nous fait entrevoir le cours majestueux du Niger, ses tirailleurs yolofs ou bambaras, le Tonkin avec ses postes perdus dans la brousse, où il doit se garder à la fois du traître pirate et du tigre non moins redoutable.

    Et ce n'est pas sans appréhension pour l'avenir qu'il se voit une fois de plus lancé dans l'inconnu, après avoir créé une famille et mis toutes ses forces à faire prospérer une petite industrie.

    Il nous conte le spectacle grandiose de l'armée de Paris qui, aux premiers jours de septembre, traverse en trombe Noisy-le-Sec, conduite par toutes les autos de la capitale réquisitionnées, et décidant ainsi du succès de ce que l'histoire appellera la victoire de la Marne. Mais il part à son tour pour le bataillon de dépôt du 57e territorial que l'on forme à Ruffey-les-Echirey et où, bientôt, il sera nommé sous-lieutenant.

    C'est avec un véritable regret que je le vois partir, me laissant encore une fois seul ; il ne devait pas être remplacé.

    Le commandant MOURLOT, adjoint au commandant de la subdivision, part à son tour avec un bataillon du 261e territorial, formé avec la plupart de nos hommes de 1892.

    Nous regrettons tous le commandant MOURLOT,  qui  avait su apporter dans le service


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une aménité qui nous faisait oublier la brutalité des ordres passant au-dessus de lui.

    Il est remplacé par le capitaine PERRUSSON, un ami, qui, plus tard, en 1916, deviendra le chef de service et duquel tous ses subordonnés conserveront le souvenir d'un chef à la fois ferme et paternel.

    Pour son début, il reçoit l'ordre de créer des postes d'écoute au point de vue de la visite probable des appareils aériens ennemis ayant des velléités de se diriger sur Vonges ou sur Le Creusot ; ma section en comptera deux que nous organisons l'un à Pierre et l'autre à St-Bonnet-en-Bresse. A ce moment, nos postes sont réduits à leur plus simple expression et ma section qui au début comptait 20 postes, n'en compte plus que 14.

    Les jours s'écoulent avec une monotonie désespérante. Désormais, je serai seul à prendre mes repas ; les soirées sont longues, malgré les efforts que l'on fait pour réagir, on sent le cafard qui vous guette. L'espoir d'une prompte solution s'en va de jour en jour.

    Dans le réduit qui nous sert de bureau, mes deux secrétaires BOISSON, BAUDOT et moi, nous avons deux alternatives : ou étouffer si l'on ferme la porte, ou geler si elle reste ouverts. Et il nous faut travailler dans ce local que nous devons à la générosité et à la munificence de la puissante compagnie P.-L.-M.

    Et encore, pour cela, il a fallu qu'elle revienne à de meilleurs sentiments à notre égard, car, à un moment donné, il n'était rien  moins  question  que


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de nous faire évacuer la gare que nous étions chargés de garder. Triste constatation !

    Si toutes ces petites tracasseries n'atteignent pas le moral, la mauvaise saison finit par avoir raison de la santé ; les certificats médicaux abondent de plus en plus, car nombre de nos postes sont dans des conditions hygiéniques plutôt précaires et n'étaient pas destinés à être habités aussi longtemps.

    Moi-même je ne suis pas exempt de la fatigue occasionnée par des courses faites par tous les temps et à toutes les heures.

    Il y a huit mois que je n'ai pu disposer d'au moins vingt-quatre heures.

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    Mais, nous voici au mois d'avril.

    Nos postes de garde sont réduits aux seuls ouvrages d'art avec la classe 1889. La plupart des chefs de section quittent le service par suite de la suppression de leurs sections. Je vais avoir 60 ans ; ni mon âge, ni mon état de santé ne me permettent de solliciter de nouvelles fonctions et je rentre en mes foyers avec le regret de n'avoir pu faire davantage pour notre chère Patrie si éprouvée.

    Maintenant, nous allons vivre les angoissantes journées de Verdun et de la grande offensive boche ; puis, celles plus réconfortantes de l'enlèvement par nos alliés et nous de la fameuse et  soi-disant  imprenable   ligne Hindenburg,  que


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couronnera la journée historique du 11 novembre 1918, marquant la défaite complète du barbare envahisseur.

A. BESSET.